LitTérature

Erri De Luca: «J’écris pour me tenir compagnie»

L’écrivain Erri De Luca est l’un des invités d’Ecrire pour contre avec, qui se met à l’écoute d’écritures libres et engagées à la Maison de Rousseau et de la littérature

«J’écris pour me tenir compagnie»

Festival L’auteur napolitain Erri De Luca est l’un des invités d’Ecrire pour contre avec

La Maison de Rousseau et de la littérature à Genève se met à l’écoute de l’écriture engagée

Vendredi, Erri De Luca, l’auteur fêté de Montedidio ou, tout récemment, du Tort du soldat, est l’invité de la seconde édition du festival littéraire Ecrire pour contre avec, qui se déroule ce week-end à la Maison de Rousseau et de la littérature de Genève. On y entendra aussi le romancier et essayiste sénégalais Boubacar Boris Diop, auteur de Murambi, le livre des ossements, l’écrivain camerounais Eugène Ebodé (Souveraine magnifique) et Youri Vinitchouk, écrivain et journaliste ukrainien (Le Tango de la mort); mais encore, plus près de nous, Nicolas Couchepin (Les Mensch), Marie-Jeanne Urech (Les Valets de nuit), Jérôme Meizoz (Saintes Colères), Irena Brezna (L’Ingrate venue d’ailleurs) et d’autres, pour débattre, lire, confronter leurs points de vue sur l’écriture et la liberté, sur l’écriture et l’engagement.

Erri De Luca, né à Naples en 1950, revendique ses années de militant. Devenu un écrivain célébré, il demeure un citoyen engagé. Il est notamment sous le coup d’une inculpation pour avoir protesté trop vivement contre le projet de percement de tunnels dans le val de Suse pour la ligne de TGV Lyon-Turin. Mais son travail d’écrivain, s’il se nourrit de ses choix politiques, s’inscrit, lui, dans une zone plus distante, plus mystérieuse, plus secrète, explique-t-il, lorsqu’on lui demande – en suivant le fil conducteur que propose le festival littéraire de ce week-end – «pour», «contre» et «avec» qui ou quoi, il écrit.

Le Temps: Pour qui ou pour quoi écrivez-vous?

Erri De Luca : J’écris d’abord pour me tenir compagnie. C’est une pratique que j’ai depuis l’adolescence et j’ai continué jusqu’à présent à me tenir compagnie avec l’écriture. Cela m’a beaucoup aidé à tenir debout. Donc, j’écris d’abord pour moi. J’écris aussi les histoires de mon passé. J’écris pour retourner là où, comme le dit Brodsky, ce que tu aimes ne meurt pas. Je retrouve de cette façon des gens que j’ai aimés et qui ont disparu. J’ai l’impression d’écrire avec eux. J’écris pour rendre présents ceux qui ne sont plus là.

– Avez-vous un lecteur imaginaire en tête quand vous écrivez?

– J’ai souvent l’impression que mon père surveille ce que j’écris. Quand je m’échauffe trop en écrivant, je m’arrête et j’imagine que mon père me dit: «Arrête-toi et va faire une petite promenade.» Il était devenu aveugle dans la seconde partie de sa vie. Je lui lisais des histoires, il écoutait. Quand je n’étais pas là, il écoutait la radio. Il avait toujours une petite radio collée à l’oreille…

– Ecrivez-vous pour garder vivant le souvenir de luttes anciennes?

– Pas spécialement. J’ai été militant pendant des années, dans les années 1970, surtout. Aujourd’hui, il me semble, cependant, que je suis resté loyal au jeune homme que j’ai été. J’imagine que ce jeune homme, me rencontrant aujourd’hui, n’aurait pas de difficulté à me serrer la main. Je me sens l’héritier des choix politiques de cette époque. Mais c’est une chose qui me concerne plutôt en tant que citoyen qu’en tant qu’écrivain.

– Que défendez-vous par l’écriture?

– Ce que j’appelle les histoires mineures. Dans l’autre siècle, le XXe, l’histoire majeure a été écrasante par rapport aux histoires mineures. J’aime les histoires qui ont pu résister à la force de dispersion de l’histoire majeure. L’histoire majeure, pour moi, est un bruit de fond. Je donne des voix à ceux, et j’écoute les voix de ceux qui se sont retrouvés dans cette tempête: la ville de Naples, par exemple, a été la ville la plus bombardée d’Italie durant la Deuxième Guerre mondiale. Les histoires mineures sont souvent des histoires pleurées, criées par les femmes. Ce sont des manifestations physiques de l’histoire.

– Contre qui ou contre quoi écrivez-vous?

– Contre les oppressions. Je suis poursuivi par la justice à Turin pour avoir prêté main-forte – avec mes mots et non pas avec mes mains! – à la communauté de la vallée de Suse qui se bat depuis une vingtaine d’années contre un tunnel dont le percement entraînerait un dégagement nocif d’amiante. Je suis aux côtés de ces gens depuis longtemps. Je suis allé à des manifestations, je me suis battu avec eux. Mais aujourd’hui je suis inculpé pour quelque chose que j’ai dit: à savoir que ce grand projet public devait être saboté par les habitants de la vallée de Suse. Je suis poursuivi pour instigation à la violence. Le procès est prévu le 28 janvier. Je risque entre 1 et 5 ans de prison si je suis condamné. J’ai écrit, sur ce sujet, un pamphlet, La Parole contraire, qui paraîtra en début d’année, chez Feltrinelli et Gallimard.

– Avec qui ou avec quoi écrivez-vous? Avec la Bible, qui vous accompagne de longue date?

– C’est plutôt une compagne de mes activités de lecteur et de traducteur. Mais c’est lié à l’écriture du fait que, dans ces textes anciens, il y a une parole qui est la plus efficace de toute l’histoire des mots. La parole y est créatrice. Elle fait advenir les choses, elle produit directement des événements. Même la divinité a toujours besoin de dire: «Que la lumière soit!» Sinon, il n’y a pas de lumière. Ce sont les mots qui allument la lumière.

– Vous connaissez beaucoup de langues, dont l’hébreu. Ecrivez-vous avec elles?

– J’ai étudié les langues par curiosité, plutôt pour lire que pour parler ou écrire. Mais je trouve que cela enrichit mon vocabulaire. L’exercice de la traduction est très efficace pour s’approprier sa langue. Il vous force continuellement à trouver le mot juste en relation avec l’autre langue. Dans ce sens, l’exercice de traduction est une école d’écriture.

F estival Ecrire pour contre avec à la Maison de Rousseau et de la littérature à Genève du 10 au 12 oct. www.m-r-l.ch

Publicité