Comment le fast-food et la malbouffe ont-ils conquis le monde? Quelle aventure humaine cache donc ce phénomène industriel qui fait aujourd’hui tellement partie du paysage qu’on oublie qu’il a lui aussi une histoire? Comment se fait-il que derrière McDonald’s, il n’y a plus de Monsieur McDonald? Autant de questions qui font de «The Founder» («le fondateur») un film américain du plus grand intérêt. Pas un documentaire accusateur façon «Super Size Me» de Morgan Spurlock ni un apologue en quête de héros à la manière des derniers Clint Eastwood; non, juste un biopic clairvoyant, à la manière de «The Social Network», qui laisse le spectateur seul juge.

Un excellent scénario

Hollywoodien bon teint, le Texan John Lee Hancock fut comme par hasard scénariste d’Eastwood durant sa meilleure période («Un monde parfait» et «Minuit dans le jardin du bien et du mal») avant de se faire un nom comme réalisateur avec «The Rookie», «The Alamo», «The Blind Side» et «Saving Mr. Banks». Autant de films jugés trop américains par leurs propres producteurs et donc gardés dans leurs tiroirs, à part le dernier qui raconte l’histoire de la genèse de «Mary Poppins» (sorti sous le titre alambiqué de «Dans l’ombre de Mary: la promesse de Walt Disney»). Nouvelle «success story» pleine de zones d’ombre, «The Founder» s’avère encore plus intéressant grâce à un excellent scénario de Robert J. Siegel («The Wrestler», de Darren Aronofsky). La chronique d’une nouvelle sorte de hold-up érigé en récit clé du capitalisme moderne?

Croix, drapeau et arche

On y fait la connaissance de Ray Kroc, représentant de commerce dans les environs de Chicago au début des années 1950. Sa propre cinquantaine sonnée, il vend sans conviction des machines à milk-shakes jusqu’au jour où il découvre à San Bernardino, en Californie, le restaurant de burgers des frères Dick et Mac McDonald. Bluffé par leur concept de restauration standardisée et ultra-efficace, Kroc leur propose de franchiser la marque. C’est lui qui se chargera de transformer leur fast-food en chaîne tandis que les frères toucheront tranquillement leur part des profits. Mais sa propre part ne lui suffit bientôt plus et Kroc ne va pas tarder à montrer ses crocs. En 1961, il va finir par mettre la main sur toute l’entreprise pour bâtir l’empire que l’on connaît aujourd’hui…

Portrait d’un héros ou d’un salaud? Malgré son titre ironique, le film se garde de juger. Pour un procès en règle de la malbouffe, prière de se tourner plutôt le sous-estimé «Fast Food Nation» de Richard Linklater (2006). Après tout, Kroc (1902-1984) a incontestablement fait preuve du génie en ajoutant l’arche dorée des McDo à la croix de l’église et au drapeau de la mairie au cœur de la moindre bourgade américaine. Mais aussi en saisissant l’importance d’acquérir le foncier sur lequel bâtir, pour garder la main sur les restaurateurs «franchisés», bientôt réduits à l’état de simples employés. Enfin, sa mise à l’écart des frères timorés gênant son élan visionnaire fut un modèle de manœuvre stratégique.

De Kroc à Trump

De la découverte fascinée par Kroc du restaurant original des McDonald à son aveu apocryphe aux WC qu’il avait aussi besoin de leur nom (le sien d’origine tchèque ne le faisant pas), cette «success story» doublée d’une renaissance tardive qui voit aussi notre homme changer au passage de femme est assez fascinante. A l’évidence, la modestie, la décence et le souci de qualité des frères ne font pas le poids face au rouleau compresseur de la modernité, franchisée, capitalisée, bientôt financiarisée. Mais derrière chaque milliardaire, combien de liens brisés, de tromperies plus ou moins légales, de mauvaise conscience à racheter par une générosité tardive? Au moment de l’élection d’un autre homme d’affaires sans scrupule à la présidence des Etats-Unis, une telle histoire ne manque certes pas de résonances.

Servi par une dramaturgie et une mise en scène efficaces, «The Founder» prend vraiment vie grâce à ses excellents comédiens. Même un peu âgé pour le rôle, Michael Keaton confirme ici son come-back de «Birdman» en rendant irrésistible ce douteux personnage tandis que les habitués aux seconds rôles Nick Offerman et John Carroll Lynch campent d’attachants frères McDonald. Mais notre coup de cœur va encore à la musique inventive de Carter Burwell, qui rappelle que le projet intéressa un temps les frères Coen. Qui sait quelle verve satirique ils auraient su lui imprimer au lieu du parfait classicisme de Hancock, qui tend malgré tout à neutraliser sa dimension critique?


The Founder, de John Lee Hancock (Etats-Unis, 2016), avec Michael Keaton, Nick Offerman, John Carroll Lynch, Laura Dern, Linda Cardellini, Patrick Wilson, B.J. Novak, Griff Furst. 1h55