Au premier regard, les images d’Israel Ariño ont quelque chose de mystérieux, on pourrait y voir cette singulière étrangeté qui inonde par exemple le cinéma expressionniste. Entre clairs-obscurs et teinte sépia, elles semblent inviter à la réflexion, elles ne sont pas immédiatement lisibles et demandent qu’on s’y attarde. Régulièrement exposé en Espagne et en France, le photographe catalan, né en 1974 à Barcelone, est encore largement à découvrir, même si on avait pu avoir un bref aperçu de son travail en 2016 au Musée de l’Elysée, dans le cadre de l’exposition collective La Mémoire du futur.

Issu de plusieurs séries, l’ensemble que montre ce printemps la galerie Focale, à Nyon, permet une vertigineuse plongée dans son œuvre. Ses petits tirages imposent un rapprochement physique, exigent qu’on prenne son temps, comme face à l’œuvre d’un miniaturiste. Au cœur de l’exposition, une série réalisée lors d’une résidence dans le Domaine de Kerguéhennec, en Bretagne, et qui avait donné lieu en 2017 au livre d’artiste La Gravetat del lloc («La Pesanteur du lieu»). Ariño a arpenté ce territoire avec l’idée que, parfois, la photographie peut révéler l’invisible. Ses images nous immergent dans une pénombre onirique, s’amusent de cette frontière entre le réel et l’irréel qui, entre chien et loup, devient diffuse.

Comme de vieilles cartes postales

Les apparences, dès lors, peuvent être trompeuses. L’Espagnol photographie une chouette: elle est empaillée. Il montre une étrange cabane isolée: il s’agit d’une installation artistique, le Domaine de Kerguéhennec abritant un parc de sculptures. La série Voyage en pays du Clermontois (2019) le voit arpenter un autre territoire défini, mais plus vaste, pour en proposer une définition personnelle à travers une succession, comme il le dit lui-même, d'«espaces intermédiaires» – des routes, des champs et des arbres, essentiellement. Pour ce travail, il a usé d’une palette chromatique rappelant les premiers autochromes. Une étrange mélancolie jaillit alors de ces images évoquant ces vieilles cartes postales colorisées à la main. Le photographe ne donne pas à voir ce qu’il a réellement vu, il propose sa propre lecture du paysage.

Enfin, en marge de quelques images éparses, Focale montre deux séries plus anciennes, Terra incognita (2012) et Atlas (2006-2012). En noir et blanc, elles interrogent à l’instar du Voyage en pays du Clermontois les origines du médium photographique, questionne les notions de regard et de représentation. Résolument picturaux, au format carré pour Atlas, les tirages argentiques sont comme instantanés glanés au gré des pérégrinations de l’artiste, montrant ici un paysage, là un animal ou une figure humaine, comme une poétique du hasard. Avec, toujours, ce petit voile de mystère, l’absence de légendes permettant à chacun de convoquer son propre imaginaire.


«Israel Ariño – L’Image occulte», galerie Focale, Nyon, jusqu’au 2 mai.