Un film d’espionnage paranoïaque comme premier long-métrage, voilà qui n’est pas courant. Le Français Thomas Kruithof a osé, et même s’il a tourné «La Mécanique de l’ombre» pour l’essentiel à Bruxelles en s’inspirant de modèles hollywoodiens («Conversation secrète», «Les Trois jours du Condor»), sans se ridiculiser. Car s’il signe un film de genre, c’est non sans y intégrer des éléments sociaux et politiques – contexte social délétère, réminiscences de diverses affaires – qui confèrent une certaine crédibilité à son récit.

Tout débute avec un employé modèle quinquagénaire qui perd son travail pour avoir fait du zèle et découvert une entourloupe dans son entreprise. Deux ans plus tard, au chômage prolongé, seul et aux abois, Duval (François Cluzet) se laisse engager par le mystérieux Clément (Denis Podalydès) pour un travail simple et bien rémunéré: retranscrire des écoutes téléphoniques, seul dans un appartement nu et à la machine à écrire pour plus de sécurité. Un travail dont il s’acquitte consciencieusement et sans états d’âme jusqu’au moment où un terrible soupçon et le désir de tout plaquer le précipitent au cœur d’un complot…

Suspense et démontage

Adieu super-agents fantasmés, nous voici avec les petites mains de l’espionnage. Désuet et déclassé, tout juste sorti d’une dépression, Duval a le profil de la victime idéale, acculée à accepter n’importe quel job. Seule lueur dans sa morne existence, sa rencontre avec Sara (Alba Rohrwacher), une jeune paumée croisée aux Alcooliques anonymes. Puis, juste au moment où tout ceci commence à paraître trop terne et glacé, surgit Gerfaut (Simon Abkarian), un collègue sanguin qui tient plus du barbouze à l’ancienne. Sans oublier Labarthe (Sami Bouajila), un agent de la DGSI qui s’intéresse au business de Clément.

Après une mise en place rigoureuse, le suspense arrive donc et on se prend à rêver d’une vraie réussite. Mais non, cet exposé d’une machine à broyer des existences au service des puissants manquant pour finir d’envergure. Les acteurs peinent à respirer dans leurs rôles étriqués et pour peu, on se croirait revenu dans un de ces pseudo-films hollywoodiens tournés à Toronto ou Montréal pour des raisons fiscales dans les années 1980! Quant au jeune cinéaste, l’avenir dira s’il se situe plutôt dans le sillage d’Henri Verneuil (efficacité sans âme) ou de Jean-Pierre Melville (froideur philosophique). Mais pour l’heure, à défaut de pleinement convaincre, cet entre-deux vaut le coup d’oeil.


** La Mécanique de l’ombre, de Thomas Kruithof (France – Belgique, 2017), avec François Cluzet, Denis Podalydès, Sami Bouajila, Simon Abkarian, Alba Rohrwacher, Philippe Résimont. 1h33.