Exposition

Esprit, es-tu encore là?

A Paris, la Maison Victor-Hugo présente «Entrée des médiums». L’exposition rassemble des œuvres liées au spiritisme, du Second Empire aux surréalistes

Au milieu du XIXe siècle, une stupéfiante vague de spiritisme et de tables tournantes a électrisé la planète, de l’Amérique à l’Europe, puis le reste du monde. Ce fut plus qu’une mode: une sorte de nouvel horizon spirituel, une transe collective. Or, de cet événement mondial, il ne reste aujourd’hui que peu de traces. Comme si rien ne s’était passé. Faire parler les tables est devenu – pour l’essentiel – un aimable passe-temps d’adolescents désœuvrés. Comment imaginer que le «dialogue avec les esprits» fut, hier, une folie universelle?

Deux événements simultanés, mais sans rapport entre eux, viennent éclairer cet épisode singulier. Le premier est la publication d’un ouvrage très fouillé sur le spiritisme écrit par un historien, Guillaume Cuchet, qui s’est attaché en particulier à analyser ce que la passion des tables – et autres formes de communication avec les esprits – a révélé de la société du XIXe siècle, jusque dans ses tréfonds (lire ci-dessous). Le second est une exposition à la Maison Victor-Hugo, à Paris, qui s’intéresse, elle, aux productions culturelles des médiums de 1853 à 1933. C’est-à-dire de l’arrivée de la déferlante en France jusqu’à l’écriture automatique, chère aux surréalistes.

Sauf à croire aux esprits, il faut voir dans le spiritisme une manière de libération de l’inconscient, de désinhibition, qui a permis à l’art de pénétrer des territoires improbables. Les séances spirites ont accouché d’une myriade de textes, de dessins et même (si l’on y croit), d’objets, via la production, par certains médiums, de «matière ectoplasmique». Œuvres d’une qualité rarement exceptionnelle, mais fascinantes.

Gérard Audinet, directeur de la Maison Hugo et commissaire de l’exposition avec Jérôme Godeau, est parvenu à réunir quantité de pièces rarement ou jamais vues, issues de collections publiques et privées, qui donnent une vision d’ensemble de ce qui est devenu une vague branche de l’art brut (beaucoup de médiums n’avaient aucune formation artistique), mais qu’il faut apprécier dans toute sa complexité. Audinet a, ainsi, voulu rendre un «hommage à des êtres qui s’y sont pris de bien étrange manière pour faire de l’art, sans le vouloir, sans avoir l’air d’y toucher», et dont les œuvres étaient pourtant plus intéressantes, selon André Breton lui-même, que n’importe quelle production surréaliste.

Le lieu l’imposait: cette Entrée des médiums (l’expression est également de Breton) s’ouvre avec la plaisante image d’Epinal de l’auteur des Misérables faisant parler les guéridons à Jersey, avec sa famille et ses proches. Cette mode parisienne fut importée sur l’île, en septembre 1853, par Delphine Girardin, journaliste, épouse de l’inventeur de la presse moderne, Emile Girardin. Les tables firent parler les esprits à Marine Terrace, la villa des Hugo, pendant presque deux ans. On tient désormais pour acquis, ou presque, que c’est l’inconscient de Charles, deuxième fils de Hugo, qui a été le principal animateur du guéridon jersiais. Le père a été un observateur fasciné de ces séances, où il a puisé quelques idées et visions, avant de passer à autre chose. Des centaines de pages ont déjà été écrites sur l’intérêt des textes dictés par les tables hugoliennes: on consultera, en particulier, le deuxième tome de la monumentale biographie qu’a entamée Jean-Marc Hovasse (Victor Hugo, tome 2: Pendant l’exil, 1851-1864, Fayard).

Sur cette lancée, l’exposition s’intéresse aux productions de Victorien Sardou, dramaturge qui eut, lui aussi, sa période spirite lors de laquelle il enfanta, non des textes, mais des dessins et gravures, dans un style nouille tout à fait étonnant. Exemple d’un artiste créant dans une autre discipline ou un autre style que le sien, comme le firent également Fernand Desmoulin et le poète Léon Petitjean. A côté de ces artistes médiums, il y eut aussi des médiums artistes, pleins de «fluide» mais sans talent particulier a priori, qui se sont mis à composer des œuvres singulières, les cas les plus célèbres étant ceux d’Hélène Smith et du comte Gustave Le Goarant de Tromelin, dont de nombreuses productions sont présentées.

La partie la plus surprenante de cette Entrée des médiums est consacrée à la métapsychique, étude scientifique des créations médiumniques. Il en reste des photos de Marthe Béraud produisant, sous contrôle scientifique, des matières capables de s’auto-organiser et de former des images (on n’est pas loin du spectacle vivant), ou encore les moulages de mains de fantômes réalisées sous l’œil de la science par Franek Kluski (on n’est pas loin de la sculpture). Comme les médiums contemporains s’amusent avec les ordinateurs, nous ne sommes sans doute pas au bout de nos surprises.

Du spiritisme à l’écriture ou au dessin automatique, il n’y a qu’un pas, que franchissent allègrement les surréalistes, belle extension du domaine de l’inconscient. Robert Desnos sera, de cette communication, le messager le plus doué.

L’exposition se clôt avec une coquetterie: des dessins et photos d’un médium contemporain, Philippe Deloison, médium depuis l’âge de 8 ans, formé à l’école Boulle, créateur de bijoux. Manière d’introduire «un peu d’intranquillité dans le regard historique», plaident les commissaires.

Que retenir de ce parcours? Essentiellement, que le mélange de l’art et de la croyance – ou du culturel et du surnaturel – forme un cocktail plein de charme. En septembre 1853, le tout premier esprit qui se manifesta à la table de Victor Hugo, à Jersey, fut celui de Léopoldine, l’enfant chérie de l’homme de lettres morte noyée dans la Seine dix ans auparavant. Auguste Vacquerie, beau-frère de Léopoldine, assista à cette séance et écrivit par la suite: «Ici, [la méfiance] renonçait: personne n’aurait eu le cœur ni le front de se faire devant nous un tréteau de cette tombe. Une mystification était déjà bien difficile à admettre, mais une infamie!»

Entrée des médiums, Spiritisme et art de Hugo à Breton , Maison Victor-Hugo, Paris. Jusqu’au 20 janvier 2013.

Les surréalistes franchissent le pas, allant du spiritisme à l’écriture ou au dessin automatique

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