A la recherche du temps perdu est-il un roman? Aussi paradoxale qu’elle puisse paraître, la question n’est ni incongrue ni même étrangère à son auteur. En effet, Proust lui-même se demanda longtemps ce qu’il était en train de faire: un essai? un récit? un roman essayiste? un essai romancé? L’hésitation n’est pourtant pas si difficile à comprendre. L’immense symphonie que constituent les quelque 3000 pages de l’œuvre est faite d’un entrelacement de motifs dont certains semblent relever de la psychologie (la jalousie, la procrastination), de la sociologie (le milieu des Guermantes ou celui des Verdurin), de l’analyse des mœurs (le sadisme, l’homosexualité), de la réflexion historique (l’affaire Dreyfus ou la Première Guerre mondiale), de l’esthétique (littéraire avec Bergotte, musicale avec Vinteuil, picturale avec Elstir) autant que du désir de mener à son terme une intrigue narrative. Quand on aura ajouté que la Recherche est aussi une autobiographie fictionnelle ainsi sans doute que la plus géniale histoire de la littérature française jamais écrite, on saisira que ce «roman intellectuel» pose de lui-même la question de sa nature exacte.