Pour Steven Lukes, les cultures sont perméables, elles empruntent, elles se transforment. Mais la morale doit-elle être relative pour autant?

Bien que Pascal lançait déjà au XVIIe siècle sa fameuse maxime «Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà», la question du relativisme moral s’est singulièrement aiguisée depuis les attentats du 11-Septembre. Pour le chercheur anglais, il s’agit de rappeler l’évidence de la diversité morale chez les humains. Mais cette diversité ne doit pas figer le jugement

Genre: Essai
Qui ? Steven Lukes
Titre: Le Relativisme moral
Trad. de l’anglaispar Alice el-Wakil
Chez qui ? Markus Haller, 288 p.

Le professeur Steven Lukes devrait être ravi de la spectaculaire découverte archéologique annoncée en France au début du mois de mars de cette année: la tombe d’un prince celte datant de 5 siècles avant notre ère, richement garnie d’objet venus de tout le pourtour méditerranéen, de Grèce assurément, d’Etrurie probablement aussi. Les cultures sont perméables, elles empruntent, elles importent, elles exportent, elles se transforment, offrant à leurs membres, au sein même de leurs traditions, des pratiques changeantes auxquelles, il est vrai, certains ont toujours plus résisté que d’autres. Mais l’image de cultures hermétiques, figées dans leurs valeurs et leurs usages, formant de belles totalités closes, même si elle a la vie dure, ne résiste ni à l’analyse ni à l’observation.

Voilà qui n’est pas sans incidence sur ce serpent de mer qu’est la question du relativisme moral, question qui s’est singulièrement aiguisée depuis les attentats du 11-Septembre mais que lançait déjà Pascal au XVIIe siècle avec sa très fameuse maxime «vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà». Depuis l’époque des grandes découvertes, puis plus tard avec le foisonnement des vastes enquêtes ethnologiques dès le XIXe siècle et jusqu’au tumulte des informations aujourd’hui, tout nous rappelle l’évidence de la diversité morale chez les humains. Les cultures sont différentes, ce qui est valorisé par l’une est méprisé par l’autre, les pratiques et les usages peuvent diverger du tout au tout.

Mais peut-on, à partir de ce constat – indiscutable – de diversité, conclure au relativisme moral? Autrement dit, peut-on affirmer, sur la base de la pluralité des mœurs, que les normes morales sont entièrement relatives au temps et au lieu? Nos jugements ne sont-ils valables que pour ceux qui partagent notre morale? Non, répond Steven Lukes dans son dernier livre, Le Relativisme moral (paru en anglais en 2008) et que traduisent opportunément les éditions Markus Haller de Genève. Le non de Lukes est certes ferme, mais il est subtilement et intelligemment argumenté, comme il sied à quelqu’un qui, outre sa belle carrière universitaire, est membre de la British Academy.

Ce que montre Lukes, c’est donc que la diversité ne doit en aucun cas paralyser notre jugement ni nous inciter à la paresse postmoderne du «anything goes» qui fait tout s’équivaloir, mais débouche ultimement sur l’exacerbation de politiques identitaires et exclusivistes. En effet, dit-il, il y a au moins deux voies par lesquelles on peut défendre l’idée «de normes et de valeurs qui s’appliquent à tous les êtres humains dans des situations similaires»: une voie (d’inspiration kantienne) par laquelle on se demande «si une pratique peut être justifiée envers toutes les personnes concernées», et une autre (inspirée d’Aristote) par laquelle on se demande si une pratique «place certaines personnes en dessous du seuil minimal d’une ou de plusieurs capabilités humaines centrales». Cela veut dire que prises ensemble ou séparément, ces deux voies doivent bel et bien nous permettre d’affirmer qu’il y a de meilleures ou de moins bonnes manières de vivre pour les humains. La diversité des mœurs ne doit donc pas paralyser notre jugement – ni celui des autres sur nous.

Cette sorte de test à deux branches survit donc à l’inévitable diversité des pratiques, d’où la conclusion du livre: «De nombreux modes de vie – qui promeuvent par exemple différentes formes de mariage et de relation entre les genres – passeront probablement ce test; la violence conjugale, certainement pas».

Cette conclusion n’est toutefois peut-être pas ce qu’il y a de plus admirable dans le livre, car elle ne tire pas tout le profit d’une distinction féconde que Lukes développe pourtant lui-même abondamment, celle entre la morale telle qu’elle est vécue en première personne, par vous et moi (où l’on ne peut être relativiste, car nous devons toujours juger et agir), et les morales telles qu’elles sont décrites par un observateur, ce qui incite au relativisme. Les thèses finales du livre semblent hélas avoir oublié en cours de route cette profonde distinction méthodologique, qui est sans doute l’une des clefs pour aborder, sinon résoudre le problème du relativisme moral.

En revanche, on admirera sans réserve la clarté argumentative que Lukes déploie tout au long de son texte, la pertinence de ses exemples, la simplicité de son expression sans fioritures inutiles ni formules ronflantes. Lukes avance pas à pas – y compris dans les thèses de ses adversaires relativistes –, ne perdant jamais son lecteur, ne cherchant pas à l’intimider par des formules savantes ou des références écrasantes. En un mot: il sait se faire comprendre, tout en rendant son lecteur intelligent. Vraiment, on est là dans le meilleur de ce que peut offrir la philosophie au déchiffrage du monde contemporain.

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Steven Lukes

«Le Relativisme moral»

«L’idée que les «cultures» (comprises en termes holistes et essentialistes comme des boîtes sans fenêtres) contiendraient des valeurs radicalement différentes doit être rejetée»