Riad Sattouf alterne fiction et documentaire avec un bonheur égal. Quand il narre de piteuses déambulations glandulaires adolescentes (Les Pauvres Aventures de Jérémie), quand il se projette dans la France de demain avec Pascal Brutal, superbe spécimen de mâle alpha, il donne libre cours à sa verve satirique. A côté de ces œuvres jubilatoires, il fait fonctionner son exceptionnelle mémoire dans L’Arabe du futur qui retrace sur le mode doux-amer ses jeunes années passées en Libye et en Syrie; et il fait marcher son sens de l’observation dans La Vie secrète des jeunes, ces menues tranches de vie, collectées au détour des fast-foods, dans le métro ou sur les trottoirs.

Avec Les Cahiers d’Esther, le dessinateur s’est lancé dans un projet aux modalités novatrices lui permettant de parler avec originalité de la jeunesse, son thème de prédilection, de rapporter des souvenirs tout en déléguant l’observation a une tierce personne: Esther, une écolière parisienne.

Elle est la fille d’un couple d’amis de Riad Sattouf. Sa vivacité, sa spontanéité l’ont botté. Il l’appelle régulièrement, elle lui raconte sa vie avec ses mots. Puis il dessine ces récits, en prenant soin de brouiller les pistes: il a changé son nom, inventé l’apparence physique de tous les personnages dont elle parle. Le résultat est d’une justesse saisissante. Chaque semaine, L’Obs publie en dernière page une planche des Cahiers d’Esther. Les 52 épisodes de la première année sont rassemblés en album. L’exercice devrait se prolonger jusqu’à la majorité de l’héroïne.

Raiponce et raviolis

Esther a 9 ans. Son père, prof de sport et héros au sourire si doux, l’a placée dans un collège privé, parce que le public c’est trop dangereux. Son frère aîné, Antoine, «un con» rappelle-t-elle, n’a pas cette chance. Sa mère tient un rôle secondaire dans son existence. Elle aime la pizza aux quatre fromages, les raviolis Zapetti, les mangues, Raiponce de Disney… Ses meilleures amies sont Eugénie, qui dit toujours «ouèche», et Cassandre aussi. Elle est fan de Kendji Girac, parce que «1- Il chante bien. 2- Il est très beau. 3- Il est «sensuel», ce qui signifie qu’il préfère bouger, danser que parler». Elle aime aussi Balavoine, «un chanteur inconnu français avec la plus belle voix qui existe», découvert chez sa grand-mère… Elle a des amoureux, comme Lucio qui est «juste le plus beau garçon» qu’elle ait vu de sa vie et avec lequel elle a fait un selfie. Elle a un malheur dans sa vie: elle n’a pas d’iPhone 6 – pas avant le collège a tranché papa…

Le génie de Sattouf est d’abord linguistique: il n’a pas son pareil pour saisir les tics de langage et les barbarismes enfantins. Outre la voix d’Esther en bandeau et les phylactères des discours directs, le dessinateur introduit dans ses cases des notes explicatives faisant entendre en contrepoint la voix de l’enfance. Quant à son graphisme, simple, efficace, tout en rondeurs trompeuses, il va à l’universel. Quelques aplats de couleurs plus ou moins vénéneuses rehaussent les vignettes.

Préaux violents

A l’instar des Aventures du Petit Nicolas, Les Cahiers d’Esther procède d’une sociologie souriante. Mais l’époque est autrement dure que les Trente Glorieuses revues par Goscinny. Le vert paradis de l’enfance s’est un tantinet ratatiné. Les gosses sont soumis aux radiations délétères du monde, contaminés par les poisons que distillent l’internet et la publicité. La violence infecte les préaux où les garçons de 10 ans, avec des «coupes de footballeurs» et des T-shirts «Fly Emirates», se conforment aux stéréotypes du machisme en crachant sur les filles et en les traitant de «grosse pute». La vie imaginaire est soumise aux diktats du consumérisme. La ségrégation, l’injustice sont indéniables. Une fillette fait quinze stations de métro pour venir à l’école. Dans les surboums, les Renois dansent d’un côté et «les Blanches, enfin les Françaises quoi» de l’autre. Désespérée, Cassandre essaye de se noyer sous la chasse d’eau. Restent quelques échappées vers le rêve d’autant plus belles qu’elles sont rares, comme ce cheval apparu dans un champ breton.

{5 étoiles} Les Cahiers d’Esther, de Riad Sattouf, Allary Editions, 54 p.