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Esthétique de l'amateur

«Tous Photographes!» au Musée de l'Elysée à Lausanne, traite de la mutation de la photographie amateur à l'ère numérique. Quelle qualité, quel statut ont ces images aujourd'hui?

«On veut du mouvement, pas de la perfection», rapent les Beastie Boys dans leur récent DVD Awesome, I fuckin'shot that!. Pour de l'action, il y a de l'action dans cet étonnant concert filmé au Madison Square Garden de New York: l'essentiel du film a été tourné par la foule elle-même. Cinquante caméras vidéo avaient au préalable été confiées par le groupe à des spectateurs. Le résultat visuel est à l'image du rap des Beastie Boys: syncopé, énergique, surtout malin. Le son est professionnel, en 5.1 surround. Mais l'image est fruste, amateur, dans un vieux standard analogique Hi8 qui mitonne à l'écran une ratatouille de grains et de couleurs. «Nous voulions redonner le pouvoir au peuple et montrer que chaque individu peut fournir du contenu de qualité avec des moyens accessibles à tous», affirme le groupe.

Des individus, de la qualité, des moyens accessibles à tous. C'est l'équation aujourd'hui à l'œuvre dans certaines catégories d'images, qu'elles soient fixes ou animées. L'exposition «Tous photographes!» au Musée de l'Elysée de Lausanne (voir article page 37) témoigne du foisonnement actuel de la photo amateur. Dopée par les technologies numériques, cette image vernaculaire s'invite comme jamais dans les médias, sur Internet. Elle s'accumule par milliards sur des disques durs, des cartes mémoires et autres clés USB. Grâce à l'ubiquité du téléphone portable doté d'un objectif, ou du petit appareil photo compact, chacun peut témoigner de ce qui se passe d'ordinaire ou d'extraordinaire autour de lui, dans son quartier, dans son quotidien.

Mais peut-on vraiment parler de la qualité, comme le soutiennent les Beastie Boys, d'une telle imagerie? Quelle qualité ont ces photos ou vidéos aux pixels baveux, produites à la pelle par des lentilles en plastique, d'affreux zooms, de mauvais processeurs et capteurs? De quelle esthétique se prévalent les tonnes de clichés et de séquences qui tremblotent, cadrent mal leurs sujets, et les éclairent de manière encore plus aléatoire?

Il se trouve que la qualité évoquée ici même est différente. Elle est étanche aux traditionnelles considérations esthétiques ou techniques, lesquelles apparaissent soudain comme submergées par la nouvelle donne visuelle.

Prenons la photo qu'Alexander Chadwick a prise dans le métro de Londres, peu après l'un des attentats terroristes du 7 juillet 2005. Miraculé, ce jeune passager du métro explosé a pris une image avec son téléphone portable des autres rescapés qui marchaient dans le tunnel en direction de la station de Kings Cross. Son cliché verdâtre, fantomatique a fait la une d'un nombre incalculable de journaux dans le monde. Il s'agit d'une image pauvre, autant d'un point de vue technique que purement photographique. Elle transcende pourtant sans peine ce point de vue académique. Cette photo est d'abord lestée d'une lourde charge émotionnelle. Son étrange calme traumatique et son silence inquiètent, mais fascinent aussi. Elle sollicite également d'autres images horrifiantes tatouées dans la mémoire, comme les scènes hallucinées dans les vaisseaux du film Alien, le chef-d'œuvre de Ridley Scott.

- Texture épaisse

Cette photo a une caractéristique majeure: elle porte dans sa texture épaisse la signature de l'outil technologique qui l'a créée, un téléphone nomade et multifonctions. Celui-ci se tient à l'opposé des appareils professionnels qui, ce jour-là, ont été tenus à l'écart de l'événement. Alexander Chadwick a pris sa photo, puis une seconde montrant un autre rescapé en train d'accomplir le même geste que lui. Il n'était pas sûr que son témoignage serait un jour vu par d'autres. Ou qu'il pourrait en tirer un éventuel profit. C'était un geste désintéressé, personnel, nécessaire sans doute pour garder la trace d'un événement si brutal qu'il semblait alors irréel. Du coup, la photo n'en paraît que plus réelle, authentique et convaincante. Elle dit la vérité au bon moment et au bon endroit, là où un professionnel aurait été tenté, au même endroit et au même moment, de contrôler davantage son propos.

Cette dimension désintéressée s'est confirmée encore récemment, lorsque j'ai demandé à Alexander Chadwick si le Musée de l'Elysée pouvait exposer, en grand format, sa célèbre image du métro. «Allez-y, m'a-t-il répondu, J'espère juste qu'elle sortira bien.» Il n'a exigé aucune contrepartie financière. Ce n'est pas la règle, bien sûr. Habituellement, une agence de presse distribue le cliché à la presse. Suite aux événements londoniens, de nombreuses petites agences de presse spécialisées dans ce type d'image ont été créées. Elles ont pour nom Scoopt, Splash ou Scooplive, et ne font pas toujours dans la dentelle (people, violence, insolite et jackasseries à tous les étages).

L'omniprésence de cette catégorie d'images numériques, ajoutée à celle des vidéos personnelles du type YouTube & Co, a pour conséquence de normaliser cette esthétique flottante, opaque, mais ô combien convaincante, et comme vernie d'une couche supplémentaire de réel.

Il s'agit d'ailleurs souvent d'un procédé, d'un artifice destiné à mieux appâter notre crédulité. C'est ce qu'affirmait récemment dans un essai Angus Carlyle, professeur au London College of Communication. Angus Carlyle rappelle que les flash-back ou scènes de témoignages dans les films de fiction tirent souvent parti de noir et blanc à gros grains, ou d'images mal définies, autant de trucs visuels qui renforcent un sentiment d'immédiateté, ainsi que la présence palpable, toute proche de l'événement du témoin oculaire.

- Effet de réel

Cet effet de réel est depuis plusieurs années utilisé à tire-larigot par des photographes de mode, à tel point que le style trash, faussement amateur d'un Terry Richardson ou Jürgen Teller a aujourd'hui vieilli. La candeur des photos amateurs est aussi récupérée par les artistes contemporains, qui s'en servent pour imaginer de nouveaux modes narratifs (Miriam Bäckström & Carsten Höller), pour en pasticher la maladresse (Maya Dickerhof) ou pour subvertir le porno amateur sur Internet (Natacha Merritt). Thomas Ruff s'empare, lui, d'images glanées au hasard du Web. Il accentue ensuite à outrance leur aspect pixelisé, si bien qu'elles se transforment en mosaïques grossières, aux tesselles si énormes qu'il faut se reculer de plusieurs mètres pour comprendre de quoi il retourne dans la photo.

La publicité, qui cherche avec angoisse comment mieux s'adresser aux jeunes consommateurs, a elle aussi phagocyté l'esthétique pauvre des images amateurs numériques. Combien de campagnes actuelles ont abandonné le léché, le parfaitement net, le cliniquement éclairé au profit du rendu approximatif des photophones, des petites caméras vidéo? Cette quête de la conviction a pris le week-end dernier un tour spectaculaire lors de la finale du championnat américain de football, le Super Bowl, qui s'est joué à Miami. Les pubs qui passent lors des arrêts de jeu sur les chaînes TV comptent parmi les plus vues et les plus onéreuses de la planète télévisuelle, tous pays confondus.

Or, pour la première fois, un bon nombre des clips qui ont été diffusés lors du Super Bowl de Miami ont été conçus, voire carrément tournés par des amateurs. Dans l'espoir de capter le public juvénile de YouTube, qui se détourne de plus en plus du médium télévisuel, Chevrolet, les chips Doritos ou la NFL (National Football League) ont demandé à des anonymes de concevoir des scénarios de clips, ou de les réaliser eux-mêmes, pour des budgets ridicules, avec un équipement vidéo rudimentaire. Comme l'a confié à la chaîne MSNBC Lisa Baird, la responsable du marketing de la puissante NFL, le procédé amateur «est un moyen durable de créer de l'authenticité, de raconter des histoires sincères sur notre entreprise».

- Authenticité à la chaîne

Espérer créer de l'authenticité à la chaîne, durablement, grâce à l'esthétique démocratique de l'image amateur est à l'évidence un vœu pieu. Comme tout procédé, le recours actuel aux pixels apparents, aux surfaces moirées, au bruit électronique s'éreintera de lui-même, avant que ne s'impose sur les écrans et les murs un autre étalon visuel, frais et dispos, qui poussera son rival sur les bas-côtés. Cette nouvelle référence pourrait bien redevenir nette, avoir une résolution parfaite, une grande profondeur de champ, ainsi que des couleurs criantes de vérité.

Pas besoin d'être l'oracle de Delphes pour prédire que l'image en haute définition, la déjà fameuse HD, riche de ses innombrables pixels, est sur le point de s'imposer comme la norme de notre univers visuel. Norme qui se popularisera au format panoramique 16:9, que ce soit pour la télévision, la vidéo ou la photo (les premiers appareils photo compacts avec format 16 :9 commencent à apparaître sur le marché). Autant s'y faire: nous verrons bientôt le monde en 16:9. Les formats carré et vertical apparaîtront alors comme aussi surannés que le sépia. Ou l'image amateur. Car à l'avenir, chacun disposera de la HD, ainsi que de multiples béquilles électroniques qui équilibreront à la perfection les images. Dès lors, pourquoi pas, le menu des petits outils numériques proposera peut-être une fonction «amateur», aux côtés des modes «noir et blanc» ou «portrait», histoire d'obtenir à la demande un rendu pittoresque.

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