Jodie Foster serait-elle la seule à avoir senti les relents nauséabonds que dégageait ce projet? Par son refus de reprendre le rôle de Clarice Starling malgré le pont d'or qui lui était fait, l'actrice a sauvé son honneur. On n'en dira pas autant d'Anthony Hopkins, de Ridley Scott, des scénaristes Steven Zaillian et David Mamet et de Dino de Laurentiis. Du beau linge pourtant, qui laissait espérer le meilleur. Mais las! Aussi survendu qu'un Mission: Impossible 2 et aussi peu souhaitable qu'un Basic Instinct 2, Hannibal n'est que la chronique d'une daube annoncée. Après une décennie de films de serial killers de plus en plus glauques (Seven), maniéristes (Copycat) et vains (The Bone Collector), les auteurs devaient faire face au problème de l'inutilité foncière d'un film de plus sur la question. A supposer que cela leur soit apparu, ils auront choisi d'y répondre par l'absurde.

Le déplaisir vous saute à la gorge dès la première scène, qui introduit en gros plan, sans le moindre mystère, le visage défiguré de Mason Verger, victime et ennemi juré du papy cannibale qu'il avait tenté de séduire. D'un renversement potentiellement intéressant du rapport bourreau-victime, le film ne développera à partir de là qu'une surenchère de sadisme désolante. Sans revenir à l'énigmatique final du Silence des agneaux (Hannibal Lecter, don des Etats-Unis au tiers-monde?), les autres pistes prometteuses ne manquaient pas: relation d'amour père-fille paradoxale entre Hannibal et Clarice, contamination du Vieux-Continent par l'imaginaire américain, etc. Hannibal n'en développe malheureusement aucune, préférant établir un lien douteux entre sexualité déviante, culture et perversité.

Après s'être attaché à la mise à l'écart de Clarice par le FBI, on assiste à une digression d'une heure en Italie en compagnie d'un inspecteur florentin (hommage possible au maestro Dario Argento qui nous vaut au moins de voir la belle gueule fatiguée de Giancarlo Giannini), le temps d'établir un parallèle christique aberrant. Puis, voici Hannibal (qui voyage incognito avec une facilité déconcertante) soudain de retour aux Etats-Unis pour voir «le pédé» livré à des porcs bien peu pasoliniens et faire bouffer de la cervelle aux Américains. A voir le résultat sur l'agent Ray Liotta, on pourra rester dubitatif devant les effets escomptés.

Si un tel résumé vous a un peu perdu, n'ayez crainte: il reflète bien l'incohérence profonde du film. In fine, le point de vue adopté devient clair. C'est celui d'Hannibal Lecter lui-même, avec toute sa morgue d'être «supérieur» et son mépris du genre humain. De la part de Ridley Scott, cinéaste en perdition dont même le sursaut de Gladiator avait des relents de «je ne fais que donner au peuple ce qu'il demande», voilà qui n'étonne pas outre mesure. Entreprise de décervelage à grande échelle, cet éléphantesque Hannibal remplacera peut-être dans l'imaginaire d'une génération l'image d'un certain général carthaginois, mais ne pèse pas lourd à côté d'un Parrain 3 signé Coppola.

Hannibal, de Ridley Scott (USA 2001), avec Anthony Hopkins, Julianne Moore, Gary Oldman, Ray Liotta, Giancarlo Giannini, Zeljko Ivanek