Le succès est phénoménal, et sans précédent: le jeune dessinateur genevois Zep, à 32 ans, sort aujourd'hui en Suisse son nouvel album de Titeuf, la semaine prochaine en France. Tiré à plus de 550 000 exemplaires! Des tirages que seule une poignée d'auteurs chevronnés, voire mythiques et décédés, atteignent. En Suisse, c'est le raz-de-marée, Titeuf ayant vendu deux fois plus que l'imbattable Petit Larousse et ayant enfoncé Astérix à sa dernière sortie. La courbe des tirages est quasi verticale: 7000 exemplaires pour le premier tirage du premier album en 1992, 240 000 pour l'avant-dernier en 1998, plus du double aujourd'hui… Un succès qui laisse Zep serein, lucide et modeste. La grosse tête, c'est pas son genre, même s'il préfère qu'on ne rappelle plus son nom de baptême, pour échapper à l'inévitable avalanche de sollicitations.

ENTREVUE

Le Temps: Pour avoir passé une année sur «L'Enfer des concerts», un album sur la musique, vous avez plongé les fans de Titeuf dans l'enfer: deux ans d'attente depuis le dernier épisode! Comment se sont passées les retrouvailles avec votre personnage?

Zep: En fait, cette fois, je n'ai pas du tout arrêté Titeuf, puisque des pages inédites devaient paraître dans le mensuel Tchô. Mais deux ans, c'est long, les choses évoluent et j'ai senti le besoin de trier, certaines pages du magazine n'étant pas reprises dans l'album, je n'en avais plus envie ou je voulais en parler autrement. Un travail rapide, collé à l'actualité, tient bien la route au rythme de la presse mais ne passe pas forcément en album.

Cela implique-t-il une évolution par rapport aux albums précédents?

Pour moi, il y en a toujours, mais c'est peu perceptible pour les lecteurs. J'évolue dans ma manière de raconter des histoires, dans les sujets abordés et, dans mon dessin, j'ai le sentiment que mon vocabulaire graphique s'élargit. Au début, tout ce que je dessinais autour de Titeuf était une souffrance, je devais aller faire beaucoup de croquis. maintenant, je maîtrise mieux les platanes, les brins d'herbe ou les pavés de l'école de Titeuf! J'ai dessiné les mêmes choses des centaines de fois. Pour avoir encore du plaisir à le faire, j'ai besoin de nouveaux angles, je continue donc à apprendre à dessiner. J'ai aussi l'impression d'avoir mieux compris comment sélectionner les thèmes dans un album: auparavant, je me révoltais quand Jean-Claude Camano, mon directeur de collection, refusait une page sur laquelle je m'étais battu dix ou vingt fois, avec la volonté de faire à tout prix passer un thème. Aujourd'hui, je me rends compte qu'il y a des histoires qui ne sont simplement pas encore mûres et cela ne m'angoisse plus: dans ce huitième album, il y en a que je traînais depuis le tome 2 ou 3, et d'autres ne sont toujours pas encore finalisées. Par exemple, et cela remonte à un souvenir d'enfance, j'essaie de confronter Titeuf et ses copains à un personnage handicapé moteur qui vend des billets de loterie, avec la peur qu'il provoque, la moquerie, le sentiment d'injustice, l'envie de faire quelque chose pour lui…

Je n'y ai toujours pas réussi!

En tout cas, vous continuez

à inclure dans «Titeuf» des thèmes en rapport avec votre engagement social et humanitaire…

Ce n'est pas tellement une volonté de faire passer un message. C'est davantage parce que ces sujets font complètement partie de la vie de l'enfant. Quand on a 10 ans, on est frappé par tout ça, c'est un âge éponge! On perçoit tout ce qui se passe, et comme on ne nous l'explique pas, c'est parfois difficile à intégrer, notamment tout ce qui est lié à l'injustice. Il y a une espèce de code dans le monde des adultes qu'on n'appréhende pas du tout à 10 ans, on nous dit que c'est comme ça. Je pense que ce sont ces sujets qui développent le plus l'imaginaire quand on est enfant, et après coup on les oublie.

Les retrouver me fascine, j'aime bien travailler là-dessus. Je parviens à retrouver l'émotion, mais pour en faire une histoire, c'est une autre affaire! Pendant la réalisation de l'album, j'ai fait deux travaux pour des associations

caritatives, à propos

des mines antipersonnel et

de l'intégration des personnes handicapées, ce qui m'aide aussi à en faire des histoires. Mais le besoin de moquerie, de rire, de se distancier des choses est aussi très important.

Le papa de Titeuf est-il

toujours au chômage?

On ne sait pas très bien. Quand il part en vacances, Titeuf râle et demande à son père si c'est parce qu'il est au chômage qu'on ne part pas en avion, mais c'est plus distant. Dans les premiers albums, c'était plus fort, parce que c'était un sujet plus d'actualité, j'avais beaucoup de gens autour de moi au chômage, on en parlait beaucoup, fatalement cela se retrouvait dans les histoires. Aujourd'hui, le sujet est moins brûlant.

Mais l'essentiel

reste les filles!

Cela reste le grand sujet de Titeuf! Il part en vacances à la mer, pour une fois sur plusieurs pages, et il y rencontre une fille avec qui il a une petite aventure. Et l'album se clôt sur un rendez-vous avec Nadia, c'est une vraie révolution, même si cela n'est pas glorieux! C'est un fantasme qui survole tous les albums: c'est ce dont Titeuf rêve le plus, mais en même temps cela lui fait une trouille monstre…

Toujours pas l'angoisse

de la page blanche?

Non. Sans exagérer, j'ai fait plus de cent pages de story board sur cet album de 48 pages, avec tout ce qui mûrit, j'ai largement de la réserve! Le plus important est de conserver le plaisir de dessiner Titeuf car on doit reprendre des centaines de fois le même personnage, les mêmes décors. Heureusement, j'ai toujours du plaisir à dessiner Titeuf, et j'ai trouvé des trucs pour les décors: je n'en donne qu'une indication, la série est assez connue pour qu'un élément suffise à localiser la situation.

Comment vivez-vous le succès phénoménal de «Titeuf»? Cela vous donne-t-il plus de responsabilité, cela change-t-il votre vie?

Heureusement, pendant que je fais l'album, je ne le réalise pas. Je suis dans mon atelier, avec la même façon de travailler. Je discute de mes histoires avec mon directeur de collection à qui je faxe mes projets, mais jamais il ne me demande de faire attention parce qu'on va tirer à un demi-

million d'exemplaires. Pour moi, ces chiffres sont assez abstraits. Jusqu'à ce que je me rende sur le tirage de l'album: j'ai vu le hangar, immense, avec le stock de papier prévu, des rouleaux énormes. C'est une des rares fois où j'ai réalisé la masse de ce que cela représente! Heureusement, Titeuf n'est pas le produit d'une recette. J'ai été incapable de définir son mode de fonctionnement pour la charte du dessin animé qui est en route, ce n'est pas moi qui l'ai finalement faite, j'étais trop confus. Les histoires de Titeuf sortent du cadre, il y a des choses qui jouent sur la mélancolie de l'enfant, des gags cruels, des histoires mignonnes, d'autres gags visuels… Ce sont les souvenirs de mes 10 ans, c'est donc difficile à résumer.

Vous figurez parmi les plus forts tirages de l'édition, et vous êtes l'un des auteurs de bande dessinée les mieux payés, ça ne vous laisse tout de même pas indifférent?

Etre parmi les mieux payés,

ce n'est pas désagréable! Je n'ai

pas honte de gagner beaucoup d'argent, je trouve que c'est mérité, ce n'est pas de l'argent volé à quelqu'un, et je n'aurai pas un tel succès toute ma vie. Sur les tirages, ce qui me fait plaisir, c'est que j'ai l'impression que Titeuf reste malgré tout de la bande dessinée d'auteur, c'est-à-dire quelque chose de personnel, sans contrainte éditoriale. Jamais je ne fais quelque chose pour un motif commercial.

Titeuf continue à être interdit dans certains lieux, des gens continuent à écrire pour dire que c'est scandaleux qu'on le mette dans les bibliothèques… Je trouve satisfaisant qu'on puisse faire de la bande dessinée d'auteur qui parle à un grand public.

Cela vous met-il en contradiction avec vos engagements et vos convictions?

J'ai toujours eu envie d'utiliser mon travail pour parler de choses qui me semblent importantes, et avec Titeuf j'ai toujours eu l'idée de parler d'intégration, de différence, de handicap, du monde dans lequel on vit… Et j'avais l'impression que ce que je disais avec Titeuf, on ne pouvait pas le dire avec d'autres moyens. Aujourd'hui, quand des organisations me demandent de faire quelque chose, c'est encore un peu pour ça, mais aussi parce qu'on sait qu'on va pouvoir récolter de l'argent, même avec des choses moins élaborées, un dessin vite fait pour un T-shirt. Cela ne m'intéresse pas, et je ne le fais pas. Je préfère bloquer du temps dans l'année pour faire un travail plus élaboré pour une cause, même petite.

Vous dirigez aussi le

magazine «Tchô», vous

en êtes content?

Cela va mieux qu'au début, où nous étions deux ou trois pour le remplir, et même une grande page qui se déplie, faut la remplir! C'était la galère! Maintenant, c'est le contraire, il faut se battre pour y avoir de la place. Il marche pas mal, avec des ventes à 40 000 exemplaires. C'est un label qui n'est pas négligeable pour les jeunes auteurs qui sortent leur premier album, cela fait la différence. Mais à un moment donné, il faut qu'ils s'en affranchissent, pour ne pas être assimilés à Titeuf. L'équipe qui s'est mise en place permet de penser à des projets plus ambitieux. Je suis particulièrement content du numéro «spécial zizi», paru en mai, qui à mon avis est la seule tentative de la presse pour la jeunesse de parler sexualité à

des 8-12 ans. Nous n'avons pas fait beaucoup de battage de peur d'être interdit dans les kiosques, mais le matériel mériterait d'être réutilisé pour un livre. Nous avons bossé, rencontré des gens qui font de l'éducation sexuelle dans les écoles et nous avons tenté de faire un truc qui parle de ça en étant drôle, dans l'esprit Titeuf, qui

rejoint les enfants là où ils sont, sans rire de leur naïveté.

Expliquer comment on fait l'amour en étant rigolo et recevable pour les enfants, c'était un beau défi.

Malgré tout, «Titeuf» vient même d'entrer dans la Bibliothèque rose!

Au début, j'étais sceptique, pensant que c'était ringard et que Titeuf ne pouvait qu'être bêtement édulcoré. Mais Hachette le voulait pour ce qu'il est, on cherchait un personnage emblématique et actuel pour relancer la série. Il s'agit d'une novélisation de certains gags, avec des textes bien écrits, respectant l'esprit

de Titeuf et ne reculant pas

devant des problèmes sociaux comme les enfants battus

ou le chômage. J'ai donc accepté

et trois bouquins sont sortis depuis le mois de mai.