Jim Harrison est né sous le signe de la fourchette. Ses livres sont une fête du ventre, une épopée de l'estomac. Un opéra bouffe. Sa panacée? Le tabasco, dont il stocke de multiples flacons dans le vide-poche de son 4x4. Son somnifère? Le calvados. La plus grande peur de sa vie? Maigrir. Son totem? Une tête de cochon braisée, symbole de l'animalité retrouvée. Sa marotte? Aller cueillir des morilles autour de sa ferme du Michigan, et les servir à ses invités avec un sauté de ris de veau. Aucun écrivain n'aura si bien célébré la table que ce cyclope qui, au petit-déjeuner, attaque sa journée en ingurgitant une trentaine de travers de porc, une platée de tripes hachées, puis un solide confit de canard à la graisse d'oie.

En exergue à son œuvre pantagruélique, une citation de Lermontov («Mange ou meurs!») accompagnée de ce bref commentaire: «Très peu d'hommes sont capables de manger même quand ils n'ont plus faim. Je suis de ceux-là.» Et lorsqu'il cause littérature, Harrison continue à utiliser des métaphores culinaires. A propos des romanciers new-yorkais, par exemple, il n'y va pas avec le dos de la cuillère: «C'est comme quand on grignote un sandwich, lance-t-il. Les deux premières bouchées, ce n'est pas mauvais; après, c'est totalement insipide.»

On voit par là que la fréquentation de l'auteur de Dalva implique un long séjour en cuisine. La gastronomie est sa religion: s'il y a du Bouddha chez cet écrivain ventriloque et ventripotent, c'est que la digestion est pour lui une métaphysique. Avec cet incontournable postulat: au commencement était l'ail… Mieux qu'une médecine, un précepte existentiel. «Il m'a littéralement maintenu en vie, alors que la psychanalyse et la prière ont souvent échoué», confesse le maître queux des lettres américaines, qui voit dans ce condiment un antidote miraculeux contre la dépression et la morosité. Identifié au soleil, l'ail emporte la bouche, épice la parole, et lui donne une sauvagerie qui éloigne les vampires ainsi que les adeptes de la nouvelle cuisine, au sujet desquels Harrison n'a pas de mots assez assassins. «Quand l'un de ces raseurs arrive dans ma cour, je sors sur la galerie pour lui jeter une tête de laitue congelée et quelques biscuits pour chien», grogne-t-il, avant de rappeler les deux principes fondamentaux de son évangile: bombance, bombance.

Aussi déteste-t-il les ventres plats et autres manches à balai des régimes minceur. «Les innombrables fois où j'ai été arnaqué par Hollywood, les ignobles gangsters étaient toujours des maigres», poursuit Harrison, dont l'œuvre réunit une étonnante brochette de bibendums et de patapoufs. Diller, le médecin pansu d'Une Vengeance. Le chef indien de 150 kilos qui repose au fond du Lac Supérieur, dans Chien brun. Tristan, le bâfreur d'absolu des Légendes d'automne. Bob Duluth, le scénariste à la bedaine fellinienne qui se shoote au Puligny-Montrachet dans En Route vers l'ouest. Don Schneck, le gobeur d'œufs – sept douzaines – de Sorcier. Tous sont des Falstaff de l'existence, des pourfendeurs de ce puritanisme diététique qui est sans doute la forme la plus perverse du politiquement correct à la sauce américaine.

Dénonçant inlassablement la standardisation de notre nourriture, Harrison remarque qu'il y avait autrefois cent espèces de pommes de terre, et qu'on n'en trouve plus que deux dans nos supermarchés: un symptôme de dégradation dont la culture macdo est le catastrophique apogée. Le remède? La lecture de Sorcier, le roman le plus gratiné de Big Jim. Une sorte de Michelin de la truculence festive. Un vibrant hommage au cholestérol. Avec quelques recettes loufoques. Le poulet farci aux huîtres, par exemple. Ou le bouillon de bœuf à la vodka. Dans un registre plus classique, on conseille vivement de déguster l'entrecôte aux morilles et à la friture d'échalotes, suivie d'une tourte de viande, de rognons braisés à l'ancienne, de beignets de langoustes, de côtelettes de porc mariné, de filets de coq accompagnés d'épinards rissolés, «le tout arrosé d'un Beychevelle 67 qui semblait sortir des caves du paradis». Sorcier, c'est la revanche de Gargantua contre Weight Watchers, la victoire d'Obélix sur Gringalet, avec cet apophtegme en guise de moralité: «Rien ne vaut un bon déjeuner pour lutter efficacement contre la mort.»

Inutile d'ajouter qu'on ne boit jamais d'eau chez Harrison. Mais du schnaps, de la tequila, du calva, des bordeaux illustres, des blancs de Bourgogne et, parfois, du mint julep, cocktail de bourbon, de sucre, de menthe et de glace pilée. En voilà assez pour donner un timide aperçu d'une œuvre qui est une divine orgie. Laquelle s'accorde au grand festin cosmique – vent, forêts, rivières – dont Harrison est aussi le chantre vorace. Ses livres doivent être lus cul sec, sans la moindre modération.

N. B. Les romans de Jim Harrison sont disponibles dans la collection 10/18, et dans la collection Bouquins chez Robert Laffont.