Pierre Bailly,

Vincent Mathy

et Denis Lapière

Enquêtes et squelettes

(Ludo t.3)

Dupuis, 48 p.

Il nous avait bouleversés il y a quelques années avec son Bar du vieux Français, une évocation sensible et humaine des relations Nord-Sud à travers la vie et les yeux de deux enfants, dessinée par Jean-Philippe Stassen (deux volumes chez Dupuis). Il avait servi une troublante Saison des anguilles à l'éblouissant débutant Pierre Bailly (Dargaud). Et il avait brossé avec une rare émotion la tragique histoire du siècle pour le vétéran Paul Gillon dans La dernière des Salles obscures (deux volumes chez Dupuis). Pas de doute, le Belge Denis Lapière, 42 ans, est un scénariste qui a des choses à dire, et qui les dit avec bonheur, dans des registres fort divers. Dont celui de la bande dessinée pour enfants, avec la série Ludo.

Fils d'un policier pas très à l'aise dans son métier, Ludo dévore les aventures de l'inspecteur Castar, coincé dans un «exosquelette» qui lui donne une force herculéenne. Fiction et réalité s'imbriquent, et Ludo va puiser force et astuce dans ses lectures pour résoudre les mystères de son quotidien. Et, mine de rien, Lapière y glisse sa philosophie de la vie. Dans les premiers épisodes, la solidarité, le respect des autres, le droit à la différence. Dans le dernier volume, Enquêtes et squelettes, le travail, ses difficultés et le chômage. La série imbrique en outre la vie «réelle» de Ludo et la fiction de Castar, réalisées par deux dessinateurs différents, Pierre Bailly et Vincent Mathy.

Le Temps: Comment est née cette particularité de Ludo?

Denis Lapière: L'idée d'imbriquer deux histoires est née un peu par hasard, notamment en observant mes enfants s'identifier aux personnages dans les jeux vidéo. Mais il était pour moi impératif que cela se fasse avec deux dessinateurs: les tentatives de créer deux mondes parallèles avec un seul dessinateur n'ont jamais été convaincantes. Le hic, c'est qu'il fallait trouver deux personnalités intéressées par le projet qui aient des affinités et l'envie de travailler ensemble. Le miracle a eu lieu avec Bailly et Mathy, qui se connaissaient et envisageaient depuis longtemps une réalisation commune. Je suis ouvert sur le monde, j'ai des convictions, et cela doit passer dans mon travail. Je me suis fixé une sorte de cahier des charges: quand je m'adresse aux enfants, je veux leur faire sentir à leur niveau la complexité du monde et des rapports sociaux, cela me paraît aussi normal que lorsqu'on s'adresse aux adultes. J'espère que le jeune lecteur aura avancé et ne sera plus le même après avoir refermé le livre.

»Jusqu'il y a peu, je me sentais assez mal dans le monde de la BD, je m'y ennuyais, je ne trouvais pas d'auteurs avec qui parler vraiment de bande dessinée, de son langage spécifique, de sa mise en scène, des choses dont la plupart n'avaient pas conscience, mis à part un Cosey et quelques autres. Depuis, avec l'arrivée des Lewis Trondheim et autres auteurs de sa génération, j'ai retrouvé des gens qui ont des préoccupations extérieures et qui veulent les intégrer à leur bande dessinée. C'était le cas avec mes maîtres, comme Hugo Pratt et Will Eisner, mais entre les deux époques, j'ai le sentiment qu'une génération s'est étiolée, a démissionné.

Dans le dernier Ludo, son papa en a marre de son métier et cherche du boulot, et le dessinateur de Castar, en pleine dépression, arrête son travail et disparaît (un peu comme Hergé à l'époque de «On a marché sur la Lune»). Que se passe-t-il?

Entre les trois, nous avons des discussions qui n'en finissent jamais, plutôt politiques avec Bailly et autour de la bande dessinée avec Mathy. Nous avons notamment évoqué certains problèmes que rencontrait Bailly avec Dupuis, parce qu'il ne travaille pas assez vite, et cela m'a donné envie d'aborder la question du travail, sans grands discours. La situation de ceux qui n'en ont pas, de ceux qui en ont trop et sont stressés, de ceux qui en sont insatisfaits. Mine de rien, cela nous fait entrer dans des problèmes complexes, mais tout cela doit rester simple, abordable, actuel… et amusant! Il faut vraiment parler aux enfants au premier degré, et ne pas faire semblant en restant dans le fond trop adulte. Par ailleurs, Ludo découvre comment fonctionne une bande dessinée, et réalise avec allégresse que l'auteur emprunte des paysages de sa propre ville pour les inclure dans ses cases. Dans le prochain album, nous aborderons le thème de la consommation.

Que devient «Charly», une étrange série fantastique, dessinée en décalage complet, de façon très réaliste, par Magda?

Elle va se poursuivre. J'ai de drôles de rapports avec cette série, que certains trouvent trop gentille, pas assez «gore». Pourtant, elle est très violente et angoissante, mais intérieurement. Cette incongruité du petit garçon qui est le vecteur du fantastique dans le monde des adultes (son jouet, un vaisseau spatial, devient «vrai» et a de terrifiantes conséquences, dont la mort du père de Charly) m'attirait beaucoup. Le dessin devait être rassurant, comme contrepoint à la violence du propos sous-jacent.

Je suis moins convaincu par votre nouvelle série policière, «Luka»…

Moi aussi! Je voulais apporter un regard sur un environnement précis, une petite ville, un hôpital… Le dessinateur, Mezzomo, ne crochait pas vraiment, et nous avons voulu arrêter. Pourtant, cela marche très fort, c'est ma meilleure vente! C'est le dilemme, casser tout ou devenir plus conventionnel. C'est toujours un peu triste, pas pour l'auteur, mais pour la bande dessinée en général.

Comment s'est passé votre rencontre avec Paul Gillon?

Ce fut magique! Claude Gendrot, le directeur de la collection Aire libre chez Dupuis, qui était peiné de le voir se fourvoyer dans des choses comme La Survivante, de la science-fiction de cul, voulait le faire travailler. Je lui ai proposé un scénario dont il s'est emparé avec passion, et nous nous sommes retrouvés sur la même longueur d'onde. Par la suite, j'ai appris qu'il y avait beaucoup de connivences entre mon personnage de producteur de cinéma et Gillon, qui a eu une vie mouvementée, a travaillé dans le cinéma, a gagné à une époque beaucoup d'argent et a un handicap physique. Il s'est beaucoup investi, d'autant qu'à 70 ans passés, il avait vécu personnellement une grande partie des événements de ce siècle.