BANDES DESSINEES D'ETE (7)

Estivales. Francis Rivolta: «Chaque ville a sa lumière particulière»

Sur les traces de Brillat-Savarin, le polar de «Bouffe et Châtiment» visite les monuments architecturaux européens et se termine en festin cannibale: ce curieux album de deux néophytes suisses a été primé à Sierre.

Matthias Gnehm et Francis Rivolta

Bouffe et Châtiment

Editions Hors collection, 44 p.

Etrange album que ce Bouffe et Châtiment des Suisses Matthias Gnehm et Francis Rivolta, paru en français chez Hors Collection, l'éditeur qui publie les traductions des délicieux Calvin et Hobbes. Inutile de dire que cela n'a rien à voir… Francis Rivolta, un architecte lausannois installé à Zurich, a concocté un scénario policier foisonnant, et parfois obscur, sur les traces du gastronome Anthelme Brillat-Savarin (exilé un temps à Lausanne): Paul Cork a en commun avec lui le don curieux de percevoir les couleurs par ses papilles. Ainsi un tableau a-t-il pour lui, selon le talent du peintre, le goût d'un plat raffiné ou d'un brouet indigeste.

Une confrérie de gourmets lui confie de rechercher la dernière recette, égarée, de Brillat-Savarin, «une perte inestimable pour la société» et «la clé d'extases absolues». Aidé par une femme ambiguë, il va de capitale en capitale, frisant parfois l'indigestion, avant de découvrir que c'est à lui-même qu'on en veut et que ce périple n'avait pour but que de tenter d'améliorer la saveur de sa propre chair, grâce à la vision des tableaux spécialement commandés par Brillat-Savarin pour retranscrire dans les couleurs ses plus grandes recettes culinaires…

Non exempt de quelques faiblesses, cet ouvrage est tout de même remarquable pour un premier album, ce qui lui a valu de remporter en juin le prix Coup de cœur du Festival de Sierre. Paru en allemand chez Hochparterre Verlag il y a trois ans, ses 1500 exemplaires ont été épuisés en moins de trois mois, ce qui constitue une performance sur le marché alémanique.

Entrevue

Samedi Culturel: Comment sont nés ce livre et votre collaboration avec le dessinateur Matthias Gnehm?

Francis Rivolta: Nous sommes des amis d'études et nous voulions absolument faire notre diplôme théorique d'architecture en représentant des bâtiments connus sous forme de bande dessinée. Le projet a été accepté et les pages ont été publiées dans la revue d'architecture Hochparterre, dont le rédacteur en chef, Benedikt Loderer, est également professeur dans notre école. En arrière-plan, nous avons réalisé un itinéraire architectural de Zurich à Paris, Londres, Madrid ou Venise. Cet itinéraire est plus facile à suivre dans la version allemande, parce qu'il comprend un lexique qui cite tous les lieux et édifices reproduits, mais l'éditeur français n'en a pas voulu. Sur cet itinéraire, nous avons greffé une intrigue policière.

Et quelle intrigue! Un polar gustatif… D'où vous en est venue l'idée?

Cela fait neuf ans que je ne travaille qu'avec Matthias. J'ai suivi son évolution au niveau du trait, de sa qualité picturale, de sa précision dans le choix des couleurs, et je crois qu'il est parvenu à un niveau où l'on peut parler de véritable festin visuel. A partir de là, je me suis souvenu de Brillat-Savarin, juriste éclairé sur tout ce qui touche l'art culinaire. Je me suis renseigné sur sa biographie, je suis allé dans son village natal à Belley, j'ai réfléchi sur les rapports entre le visuel et le culinaire et j'ai imaginé ce personnage qui sent sur sa langue ce qu'il regarde. Le plus curieux, c'est que j'ai appris après coup que ce n'est pas fictif: il existe un trouble psychologique appelé synesthésie, et les gens qui en sont atteints mélangent deux sens, olfactif et visuel par exemple. J'ai rencontré quelqu'un qui ne peut mémoriser des mots qu'en les associant à des couleurs, et on m'a cité le cas de gens qui ne sentent pas le goût de ce qu'ils mangent, mais perçoivent des formes sur la langue, de petites boules, des étoiles piquantes ou des triangles…

Tout de même, cela ne fait pas de Brillat-Savarin un cannibale, comme le sont ses adeptes dans votre livre!

Non, bien sûr, mais nous avons interprété ses rapports au corps, qui vont parfois très loin. Dans ce qu'il appelle ses méditations culinaires transcendantales, il décrit notamment des femmes et leur teint rose par rapport à ce qu'elles mangent, ce que doit provoquer telle sucrerie dans leur bouche qui les rend langoureuses… L'album se termine sur ce festin cannibale dont Paul Cork est le plat de résistance, mais un léger doute subsiste: je voulais absolument que le rêve qu'il faisait après avoir été assommé continue malgré sa mort. Nous voulions absolument créer un moment magique, avec une ambiance très lourde, une cérémonie imposante dans le décor d'un temple franc-maçon de Zurich. Quand nous leur avons expliqué notre projet, ils ont refusé de nous laisser photographier l'intérieur, mais j'ai tout de même trouvé des documents aux archives de la ville.

Le dessin de Gnehm, très pictural, est tout à fait particulier. Qu'avez-vous à en dire?

A travers les dessins de Matthias, je vois toujours des images d'Edward Hopper. Ce n'est plus de la couleur, ce n'est plus de la matière, il n'y a plus que de la lumière pure. Quand il travaille, il commence par faire des taches avec des pastels gras, on dirait du Rothko. A ce stade encore très abstrait, il sait déjà exactement comment sera le bâtiment, quelle ombre et quel contraste de lumière il aura. Ensuite, c'est un peu comme une photo qui se développe dans un bac, il élabore petit à petit le sujet aux crayons de couleur, en couleur directe. Il ne conçoit pas l'idée de faire des contours en ligne claire et de les remplir avec de la couleur, cela casse la profondeur du dessin.

»Le contre-exemple parfait est Tintin: j'adore, je vénère Tintin, mais c'est un monde délibérément sans ombre, sans profondeur. Nous cherchons exactement le contraire, la dimension picturale. On nous compare parfois à l'Italien Mattotti, mais lui c'est un expressionniste, qui utilise la craie pour la dimension du rêve plastique. Nous, nous sommes plutôt surréalistes, en développant une ambiance, quelque chose d'invisible dans l'instant, qui n'est ni dans les éléments du décor ni dans la lumière du moment.

»Encore que la lumière soit quelque chose d'important: nous sommes frappés de constater à quel point elle est différente dans chaque ville. A Londres, elle est orangée et épaisse, on voit très bien les rayons de lumière qui coupent l'air chargé d'humidité; c'est lorsque nous sommes allés à Londres que nous avons compris Turner. A Paris, la lumière est plus blanche et dure. Et à Cracovie, elle est d'un blanc tellement violent qu'elle coupe l'œil.

Justement, vous revenez de Pologne. Comment s'y porte la bande dessinée?

Nous y sommes allés un an dans le cadre d'un atelier de Pro Helvetia à Cracovie. Nous avons eu beaucoup de contacts avec le milieu: c'est incroyable le nombre de dessinateurs de bande dessinée qu'il y a en Pologne! J'ai rencontré des gens qui ont des albums tout prêts, mais qui ne parviennent pas à les publier. Faute de moyens, les dessinateurs ont peu de chance de se faire éditer à l'étranger. Depuis une année ou deux, c'est tout nouveau, des éditeurs polonais commencent à s'intéresser à la bande dessinée.

»Mais la star qui domine, la seule personne qu'on connaît là-bas, c'est Rosinski (le créateur de Thorgal). Pour beaucoup de jeunes dessinateurs, c'est leur seul maître et ils s'en inspirent beaucoup. Cela doit être très dur de s'en libérer. Ceux qui essaient sont dans les écoles d'art, mais eux, ils ne savent pas tenir la distance d'un album, ils font deux, quatre pages et s'épuisent, ils n'ont pas la notion du scénario. Ce qui est incroyable, c'est que, tant dans la création que dans l'édition ou la diffusion, c'est Rosinski qui pousse la machine à lui tout seul: chaque fois qu'il vient en Pologne, ça motive les gens, ça pousse les ventes, ça fait avancer la roue. Pour lui, m'a-t-il dit, c'est parfois un peu difficile à vivre!

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