Une colonne gréco-romaine, un sofa avenant et des paravents tapissés pour le charme d'une datcha d'été. De là, des planchers en pente régulière pour les débarcadères longeant la rivière. Si l'on en croit le décor de Gilles Lambert, la saison pourrait être douce pour ces Estivants réunis par Maxime Gorki au début du siècle dernier. Sauf qu'en 1904 le chantre du communisme était déjà en colère. Il reprochait à ces médecins, avocats et ingénieurs nouvellement enrichis d'avoir oublié leurs principes révolutionnaires. D'où, répété à l'infini par les plus lucides de ces privilégiés, un sentiment de vacuité, d'inutilité, voire de gâchis.

Pesant, le spleen sous la houlette de Robert Bouvier? Non, palpitant, comme un cœur qui se remettrait à espérer. A la direction de quinze comédiens essentiellement romands, le directeur du Théâtre du Passage, à Neuchâtel, trouve la vibration de cette mélancolie que la plupart des hôtes oublient dans les distractions et la boisson. Natacha Koutchoumov, elle, veille. Sous les traits de Varvara, maîtresse de maison lassée par la vaine agitation, l'actrice genevoise mène une rébellion qui annonce la révolution. Un personnage orgueilleux parfois irritant, toujours sans concession.

Robert Bouvier affectionne les communautés fragilisées. Dans Cinq Hommes, créé en novembre 2006, le metteur en scène scrutait le quotidien blessé de travailleurs clandestins réunis sur un même chantier. Grâce à la plume affûtée de l'Australien Daniel Keene, on comprenait vite que les plaies de ces mercenaires ne dataient pas de leur condition d'immigrés. Le spectacle, bouleversant de sincérité, a connu un tel succès, critique et public, qu'il tournait encore l'an dernier.

Même doigté avec Les Estivants, à voir jusqu'en décembre sur les scènes romandes. Là aussi, une communauté affolée s'interroge sur ses rêves brisés. Pourtant, au départ, la situation, très tchekhovienne, ne suppose pas autant d'agressivité. Réunis dans la datcha de Sergueï et Varvara, des vacanciers, joliment oisifs, alternent pêche, baignade et théâtre improvisé. Maxime Gorki, qui a correspondu avec Anton Tchekhov jusqu'au décès de ce dernier, puise chez son maître l'évocation insouciante de ces plaisirs d'été. Mais les deux auteurs russes ne partagent pas la même vision de la mélancolie. Si, dans ses comédies douces-amères, Tchekhov pleure le déclin de l'aristocratie, Gorki s'en prend à cette nouvelle bourgeoisie qui, sitôt fortunée, préfère se jeter dans le mysticisme et laisse ses rêves égalitaires au vestiaire.

«C'est étrange comme on vit!» observe Varvara, l'hôtesse des lieux. «Nous avons accumulé une foule d'opinions, nous les prenons et nous les rejetons avec une rapidité de si mauvais aloi... Mais de désirs à nous, de désirs clairs, puissants, nous n'en avons aucun.» Et, au final, lorsque même dans l'écrivain Chalimov (Mathieu Delmonté) elle n'a pas trouvé la grandeur espérée: «Je vais partir! Loin d'ici, où tout pourrit, tout se décompose. Loin des fainéants. Je vais vivre et faire quelque chose... contre vous!»

On ne saura pas si Varvara mettra son projet à exécution. Pas sûr, d'ailleurs, que Robert Bouvier s'en soucie. Car, dans sa mise en scène, il a l'intelligence de ne pas trancher. Bien sûr, il éclaire la colère ultime de Varvara, en plaçant Natacha Koutchoumov au centre d'une assemblée médusée. Mais pareillement, il fait bonne place aux séquences de réjouissances. Ces moments où, dans le crépuscule, les amours se tissent et où, sous le soleil haut, les corps se délassent. Emmené par Sergueï (Yves Jenny), ce courant hédoniste profite des espaces ouverts de la scénographie. La pente, pour l'élan vers les plaisirs. Mais aussi, du côté des inquiets - la lyrique Kaléria (Christine Vouilloz) ou Olga, la mère débordée (Barbara Tobola) - la pente comme source de danger...

On l'a compris, dans cette partition, il y a le soupir d'aise et le soupir d'anxiété. Mais, de bout en bout, le jeu des comédiens frappe par son homogénéité. Une fluidité qui restitue la versatilité des mouvements de l'âme dans cette société si chavirée.

Les Estivants, le 3 nov., au Théâtre du Palace, Bienne, 032/323 10 20; le 5 nov. au Crochetan, Monthey, 024/471 62 67; le 8 nov. à Nuithonie, Villars-sur-Glâne, 026/350 11 00; du 18 au 29 nov. à la Comédie de Genève, 022/320 50 01.