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Auto-portrait de Ernst Theodor Amadeus Hoffmann (Konigsberg, 1776-Berlin, 1822).
© DeAgostini/Getty Images

Livres

E.T.A. Hoffmann, perdant fantastique

L’auteur des «Contes fantastiques» était tout autant un compositeur et un peintre malchanceux qu’un simple fonctionnaire prussien. Inventeur du genre fantastique, il a annoncé deux siècles avant l’heure les angoisses cauchemardesques de la postmodernité

Nathanaël, un étudiant romantique bourré d’imagination, s’éprend d’Olympie, une jeune fille d’apparence parfaite, qui se révèle être un automate… doté de vrais yeux humains. Dans une autre histoire, un voyageur assiste à une représentation de Don Giovanni depuis une petite loge qui communique avec sa chambre d’hôtel, et voilà que, au milieu du spectacle, la divine Donna Anna, apparaît au côté du narrateur éberlué. Ailleurs, encore, Antonie à la voix enchanteresse ne peut plus chanter sous peine de mourir…

Les contes d’Hoffmann font pénétrer dans un quotidien d’apparence banale et pourtant légèrement inconfortable. La sensation d’incongruité augmente jusqu’à déglinguer le réel, faisant basculer le héros dans un cauchemar intime tant redouté. Pas de doute, E.T.A Hoffmann est l’un des précurseurs, si ce n’est l’inventeur, du genre fantastique, de même qu’il a inspiré à Freud un essai intitulé L’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche).

Impression de «déjà-vu»

Qu’on lise les courtes nouvelles de L’homme de sable, Don Giovanni, Le violon de Crémone ou Le chat Murr, ces machinations infernales nichées au cœur du réel restent percutantes, bien qu’elles mériteraient une nouvelle traduction. Elles donnent une impression de familiarité, de déjà-vu: avec deux siècles d’avance, Hoffmann annonce, et c’est là l’idée forte du livre de Pierre Péju, notre monde contemporain, anxiogène, désécurisant, aux signaux toujours plus incompréhensibles. Sommes-nous «hoffmanniens sans le savoir»?

Peu de monde connaît, de ce côté du Rhin, la vie et même l’œuvre extrêmement riche de ce génie inventif, égocentrique, dispersé et terriblement malchanceux. «Toute une courte vie, errante et brouillonne, sans un seul jour, ou peu s’en faut, d’apaisement», tel fut le destin, écrit Pierre Péju, de ce natif de Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad en Russie), mort à 46 ans d’une forme avancée de la syphilis (1776-1822).

Incendie fatal

Son rêve? Devenir un grand compositeur. Ce qu’il a, d’une certaine manière, été: Ondine, opéra tiré d’un conte de son ami Friedrich de La Motte-Fouqué, dont il est le librettiste et compositeur, connaît un succès prometteur… jusqu’à l’incendie de l’opéra de Berlin après quelques représentations en 1817. Il ne sera plus joué de sa vie! Il aurait sans doute voulu connaître l’Italie – c’est-à-dire la Mecque des romantiques allemands – mais il n’a jamais vu ville plus méridionale que Bamberg. Hoffmann l’aspirant musicien, peintre et écrivain n’en reste pas moins toute sa vie ou presque un fonctionnaire prussien consciencieux. Une carrière modeste et même pas pourvoyeuse de stabilité puisqu’une affaire de caricatures peu appréciées de sa hiérarchie le mute un temps dans une bourgade polonaise appelée Plock. N’y a-t-il pas du Kafka dans la vie d’Hoffmann?

Les conditions d’existence sont souvent tendues mais le pire, pour Hoffmann, comme l’écrit finement Pierre Péju, c’est «l’attente anxieuse du moment de la transmutation. Est-il possible de jouir à ce point de la musique, de sacraliser ainsi le dessin, la poésie, de sympathiser avec chaque grand artiste, de trembler en écoutant Mozart […] et qu’en fin de compte rien ne se passe, qu’aucun renversement n’ait lieu, aucune grande rupture, aucun saut périlleux sur place?» Etrange destin d’un conseiller juridique lambda qui pourfend le conformisme au plus profond de son âme… et boit beaucoup pour noyer ses frustrations.

Combattre l’Ennemi

Alors Hoffmann, découvrant tardivement sa vocation d’écrivain, crée des doubles, échappatoire littéraire à une vie d’impossibles contradictions et de non-choix. Les personnages de ses contes sont autant de destins possibles et irréalisés derrière lesquels se cacher. Ce sont aussi, dit l’auteur de cette fascinante biographie, des leurres destinés à l’«Ennemi», c’est-à-dire non pas le diable auquel Hoffmann ne croit pas, mais «l’infériorité fatale, le fait d’être trop petits par rapport à nos désirs, interdits de sublime, condamnés à une relativité médiocre, empêchés d’être nous-mêmes par malchance ou par hasard».

Ainsi ce génial romantique, imperméable aux événements politiques comme aux systèmes philosophiques, et injustement traité de «tête faible en proie à la fièvre» par Walter Scott, apparaît, décors gothiques en moins, comme notre exact et très sympathique contemporain.


Pierre Péju, «E.T.A. Hoffmann, l’ombre de soi-même», Phébus, 272 p.

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