Clara Bow. Elle a été une immense star du cinéma muet dans les années 1920 aux Etats-Unis. La pellicule en noir et blanc ne captait pas ses cheveux roux mais l’extraordinaire expressivité de son visage, sa liberté, son talent hors norme de comédienne, oui. La première, avant Louise Brooks, avant Greta Garbo, avant Marlène Dietrich, elle a transporté les foules: les hommes rêvaient de l’enlacer, les femmes de lui ressembler. Même les enfants l’aimaient, sans doute pour cette sincérité franche et lumineuse qui émanait d’elle.

Elle a incarné son époque, celle où les jeunes femmes tourbillonnaient dans des robes enfin larges, cigarette aux lèvres, riant aux conventions qu’elles envoyaient valser. Et puis l’histoire d’amour avec le public a viré au cauchemar. Clara Bow a trébuché et est tombée. La machine hollywoodienne a lâché les chiens. Du statut de chérie, elle est devenue sorcière. Femme libre? Licencieuse, oui, ont hurlé les hypocrites. Sa carrière s’est arrêtée net. Elle avait tout juste 28 ans.

Un roman amoureux

Sophie Pujas raconte ce destin broyé dans un roman amoureux qui se lit d’une traite, «Le Sourire de Gary Cooper». Le premier mérite du livre est évidemment de permettre à beaucoup de lecteurs de découvrir l’existence de Clara Bow. Et d’aller sur le Net regarder ses photos, visionner les extraits de ses films. Ni femme fatale, ni femme-enfant, elle avait ce don d’être elle-même, sans doute l’élégance ultime et la seule modernité qui vaille. Et celui aussi de capter et de transmettre les émotions à un degré qui fait d’elle une amie pour chaque spectateur, hier comme aujourd’hui. Son jeu, c’est frappant, n’a pas pris une ride.

«Amitiés posthumes»

On peut vivre des «amitiés posthumes», ces élans de reconnaissance envers des artistes disparus. Comme l’écrit Sophie Pujas, ils constituent même «l’un des grands charmes de l’existence»: «quand nous nous sentons à l’étroit parmi les vivants, malmenés par eux, il reste ce havre. Cette famille». L’auteure, qui signe ici son troisième livre, écrit à la première personne. Elle raconte à sa façon, en paragraphes enlevés, galopants mêmes, la vie de cette amie virevoltante, qui avait si bien su transcender les noirceurs de l’enfance avant d’être rattrapée par elles.

Sophie Pujas partage son émotion et sa colère face aux coups que recevra Clara Bow à cause de son envie de vivre et d’aimer comme elle le voulait. Elle se sent avoir une dette envers la jeune actrice: «avec ses faibles moyens – l’insolence, la beauté –, et sans y songer, Clara s’est battue pour que ma vie soit douce, je veux dire pour que les femmes choisissent leur place dans le monde».

Enfer familial

Il faut se représenter Brooklyn en 1905, l’année de naissance de Clara Bow: un bidonville où la misère frappe avec violence. Père alcoolique, mère atteinte de troubles psychiatriques, Clara grandit toute seule, en faisant les poings. Quitter l’enfer familial est une question de survie, physique et psychique. Seule respiration: le cinéma de quartier qui offre pour pas cher de quoi rêver d’un ailleurs possible.

Une revue de cinéma lance un concours: «Fame and Fortune» avec un petit rôle dans un film à la clé. Clara ne laisse pas passer sa chance et envoie une photo. Elle est retenue pour des bouts d’essais: elle comprend d’instinct qu’elle ne doit pas copier les actrices en vogue mais au contraire se distinguer en étant elle-même, c’est-à-dire en parvenant à convertir ses quelques années d’expérience, elle a à peine seize ans, en émotions justes. Clara Bow, la fille de rien, gagne le concours. Comme dans tous les contes de cinéma, son apparition sera coupée au montage. Mais peu importe. Clara a mis le pied dans la porte.

Bulles de champagne

Sa filmographie ne sera pas à la hauteur de son talent. Ernest Lubitsh l’a dirigée dans une comédie, Kiss me again. Malheureusement, le film sera perdu. Les autres longs-métrages qu’elle tournera seront des succès volatils ou des œuvres médiocres. Elle les illuminera tous de sa présence. Ses rôles sont souvent ceux de femmes qui n’ont pas froid aux yeux, qui choisissent les hommes qu’elles veulent aimer ou pas. Qui savourent leur liberté comme des bulles de champagne. Les jeunes filles qui avaient vingt ans dans les années 1920, rêvaient du toupet et de la grâce de Clara Bow.

La tendresse des vraies amies

Le film qui fera d’elle une star, c’est «It» adapté du roman du même nom de l’Anglaise Elinor Glyn. Le It, c’est ce quelque chose d’indéfinissable qui fait le sex-appeal: une certaine beauté, pas forcément fracassante, un charme massif et surtout l’insouciance de ce pouvoir d’attraction. Clara Bow sera la «It girl», la première de l’histoire puisque l’expression demeure en anglais et désigne aujourd’hui celles qui affolent toile et réseaux sociaux par leur dégaine, leur talent pour capter la lumière.

Gary Cooper et Clara Bow s’aimeront passionnément avant que l’un et l’autre aillent vers d’autres bras. Sophie Pujas raconte évidemment l’acharnement des premiers journaux «people», l’hypocrisie des studios et de leurs règles morales qui conduiront Clara à la chute et à l’asile. Elle écrit avec la tendresse des vraies amies qui aiment jusque dans les heures dépressives. Et qui savent que toute existence se résume à quelques éclats, quelques virevoltes sur un air de jazz et que ce sont ces notes-là dont il faut se souvenir.


Sophie Pujas, «Le Sourire de Gary Cooper», L’Arpenteur, 108 p.