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Il était un petit navire qui na-na-naviguait dans le triangle des Bermudes

«Triangle» commence par une balade en mer, interrompue par un orage. Il se poursuit en cauchemar éveillé. Hanté par «Shining», le thriller métaphysique de Christopher Smith est terrifiant. Notre critique Antoine Duplan le recommande

Genre: dvd
Qui ? Christopher Smith (2009)
Titre: Triangle
Chez qui ? CTV

L a mouette est un oiseau agaçant, mais pas terrifiant. Sauf lorsque Hitchcock la filme dans Les Oiseaux. Triangle de Christopher Smith change la donne. Confère au palmipède criard une aura maléfique. Rappelle qu’il est un charognard, malgré sa blancheur. Le promeut créature psychopompe ou instrument de la fatalité lorsqu’il explose sur un pare-brise. La mouette qui, au dernier plan du film, quitte la vergue du voilier pour cingler vers l’azur est effrayante. En son cri se concentre la plainte des damnés…

Pour avoir peur d’une mouette, il faut revenir au début de Triangle, sous le soleil de Floride, où tout est calme, luxe et volupté. Evidemment, le petit Tommy, enfant autiste, a fait un cauchemar, mais sa gentille maman, Jess, le console. Et puis, certes un peu somnambulesque, la jeune femme rejoint Greg et ses amis pour une balade en mer à bord du Triangle.

Surpris par un orage d’une violence invraisemblable, le voilier se retourne. Les plaisanciers chavirés attendent les secours. Majestueux et inquiétant, apparaît l’Aeolus, un paquebot qui semble sorti des années 30. Les naufragés montent à bord. Ils n’y trouvent pas âme qui vive. Un buffet est servi. Sur un miroir, des lettres de sang enjoignent Greg et les autres à se rendre au théâtre, une belle salle dont la toile de vent représente Eole, dieu des vents, soufflant sur un navire.

Là, une silhouette encagoulée se met à faire des cartons sur les naufragés. A coups de hache, Jess parvient à s’en défaire. Mais tous les autres sont morts. Des cris attirent son attention: à quelques encablures, la jeune femme se voit avec ses amis en train d’accoster l’Aeolus.

L’un des personnages cite ­Sisyphe, le fils d’Eole, condamné à rouler sa pierre jusqu’à la fin des temps pour avoir essayé de duper la mort. Tel est le destin de Jess et de ses amis, pris dans une boucle temporelle et voués à rejouer sans cesse le même scénario.

Triangle obéit à une structure rigoureuse et brouille les pistes. Le naufrage a lieu dans le triangle des Bermudes – mais la seule évocation de cette zone étrange réside dans le nom du voilier. Les plaisanciers ont-ils été victimes d’une perturbation magnétique susceptible d’altérer la flèche du temps? Le fils autiste de Jess dessine des mandalas bleu marine: son âme recluse interfère-t-elle avec le réel? Jess est-elle schizophrène comme semblent l’indiquer de nombreux jeux de miroirs? Ou, comme les personnages de Lost, perdue à la tangente de la physique et du paranormal?

Dans le making of, le producteur Chris Brown se marre: «Pendant le premier quart d’heure, le spectateur se dit: «Je sais exactement ce qui va se passer. Mais au bout de quinze minutes, oh my God, j’hallucine. Qu’est-ce qui se passe? Tout ça part en vrille». Melissa George interprète «Jess, l’autre Jess, la nouvelle Jess, la Jess qui saigne, toutes les autres Jess, et la plus folle de toutes, la Jess qui a vécu toutes les boucles»… Elle évoque l’hypothèse d’un purgatoire: «Jess se rend compte qu’elle va passer sa vie à rejouer sa vie en boucle pour essayer de l’améliorer.»

Triangle est une série B qui en remontre à pas mal de superproductions riches et paresseuses. Le thème est fascinant, l’écriture rigoureuse. C’est la vraie mer qui est filmée, selon le principe qu’on peut la recréer en CGI, mais qu’elle, elle ne contiendra pas de baleines. Le réalisateur relève un défi esthétique en suscitant l’angoisse loin des clairs-obscurs du gothique, sous le soleil éclatant de la Floride. Il s’est nourri des «pires films d’horreur» avant d’en signer de saisissants comme Creep (les labyrinthes inconnus sous Londres) et, après Triangle, l’impressionnant Black Death qui exprime la noirceur de l’obscurantisme médiéval.

Amateur de films «extrêmement structurés», comme Pulp ­Fiction ou Reservoir Dogs, il inscrit ce qui pourrait être un épisode de la Quatrième Dimension sous le signe de Shining. Les coursives immenses du paquebot renvoient aux corridors de l’Hôtel Overlook et la chambre sanglante porte le même numéro – 237. On pense aussi à Images de Robert Altman, dans lequel l’héroïne schizophrène se voit tout le temps au ­sommet de la colline, en train de s’observer elle-même.

Vos gueules, les mouettes. On a peur…

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Melissa George

Comédienne qui joue l’héroïne

«J’interprète Jess,l’autre Jess, la nouvelle Jess, la Jess qui saigne, et la plus folle de toutes, la Jess qui a vécu toutes les boucles»
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