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Roman

Il était une fois Boston et l’Amérique

Dans «Un Pays à l’aube» Dennis Lehane, auteur culte américain, signe un roman au souffle épique, à la foisonnante ampleur, qui rejoue la geste d’une nation dans la Boston du début du siècle.

Genre: Roman
Qui ? Dennis Lehane
Titre: Un Pays à l’aube
The Given Day
Langue: Trad. d’Isabelle Maillet
Chez qui ? Rivages, 768 p.

Cinq ans d’attente et le voici enfin, le nouveau roman de Dennis Lehane, auteur culte de 43 ans à qui tout semble réussir, même le délicat virage hollywoodien: les adaptations de ses romans Mystic River, par Clint Eastwood, et Gone Baby Gone, par Ben Affleck, étaient de réelles réussites; et l’on attend beaucoup du Shutter Island de Martin Scorsese, qui devrait sortir cet automne. Le Bostonien s’est aussi illustré dans l’écriture théâtrale avec sa pièce Coronado, bijou de dramaturgie sèche et tendue, jouée avec succès off Broadway en 2005.

Bien que paru dans la collection Thriller des Editions Rivages, Un Pays à l’aube montre par son souffle épique, sa foisonnante ampleur, que Dennis Lehane n’est pas un écrivain que l’on peut enfermer dans un genre. Non qu’il renie les polars qui ont fait son succès, bien au contraire: il travaille déjà à une nouvelle enquête de son célèbre duo de flics Kenzie & Gennaro, qu’il avait quittés avant le 11 septembre 2001. Mais l’acuité de regard qu’exige le roman noir lui a permis de porter celui-ci à la dimension d’une œuvre chorale aux frontières des genres – fresque historique et roman d’investigation, saga familiale et roman d’apprentissage.

En 1918, la Grande Guerre touche à sa fin, et les ouvriers noirs qui ont trouvé des emplois dans les usines d’armements ou l’industrie pétrolière se voient massivement licenciés. Il faut faire de la place aux boys victorieux, qui ramènent avec eux un tueur en série: la grippe espagnole. A Boston, fief de Lehane et pivot de tous ses romans, les policiers n’en peuvent plus d’être payés au-dessous du seuil de pauvreté et commencent à se syndiquer. Le chômage et l’inflation prennent l’ascenseur, des grèves éclatent dans les grandes villes. De petits groupes d’anarchistes et de bolcheviques prônent la révolution, et la minorité noire elle-même se met timidement à réclamer l’égalité. Redoutant des soulèvements armés, les autorités se lancent dans une chasse aux sorcières qui préfigure le maccarthysme: il s’agit d’expulser au plus vite les éléments radicaux soupçonnés de préparer des attentats.

Sur cette toile de fond se croisent les trajectoires de trois héros emblématiques: Danny Coughlin, flic et fils de flic d’origine irlandaise, chargé par ses pairs d’infiltrer les milieux radicaux, mais qui par esprit rebelle deviendra leader syndical; Luther Laurence, jeune ouvrier noir contraint de fuir le Sud après avoir tué un caïd de la drogue; et Babe Ruth, figure mythique du baseball américain, champion des Red Sox et joueur le mieux payé de tous les temps.

Il y a une fluidité toute cinématographique dans l’orchestration par Lehane des éléments du récit, alternant séquences intimes et scènes de foules dantesques (dont les journées d’émeutes lors de la grève de la police de Boston, en 1919), duos d’amoureux et duels politiques, moments d’émotion et prises de conscience.

Grand raconteur d’histoires, il sait rendre perceptibles dans ce pavé de 768 pages les petits moments fragiles où commence, en effet, à se dessiner l’aube d’un nouveau monde. Avant la Grande Guerre, les Etats-Unis en construction ne se préoccupaient guère que d’eux-mêmes, parachevant le rêve pionnier de la conquête de l’Ouest. Les champs de bataille européens les ont contraints à se voir comme une partie d’un tout menaçant, la meurtrière grippe espagnole n’étant qu’une intrusion mineure par comparaison avec les courants d’idées – socialistes, communistes, anarchistes – susceptibles de remettre en cause le rêve capitaliste américain. Thème central du roman, la peur de l’autre, de l’immigrant dont on a pourtant besoin pour construire le pays, se double du malaise croissant face à ces étrangers du dedans que sont les anciens esclaves noirs, qui ne savent plus rester «à leur place».

Dans le sillage de la trilogie USA de Dos Passos, de la Tragédie américaine de Dreiser, ou de l’Underworld USA d’Ellroy, Un Pays à l’aube est une nouvelle approche de ce «grand roman américain», cette œuvre totale qu’ont rêvé d’écrire les auteurs les plus doués. C’est assurément un chef-d’œuvre et déjà un classique, moins allumé, plus mesuré que les polars d’Ellroy, et par là plus accessible. Un pavé d’humanité qui vous emporte, qui se dévore, et frappe par son actualité. Il a fallu à Lehane six ans pour l’écrire, pendant les sinistres années Bush. Impossible de ne pas faire le lien entre cette Amérique de 1918-1919 et celle d’aujourd’hui, marquée par les attentats de 2001 et les dures conséquences sociales de l’affairisme débridé des loubards de la finance. Les héros du roman s’en sortent étonnamment bien, sur fond d’épreuves collectives, parce qu’ils ont su évoluer, s’inventer une vie à eux, en rupture avec les carcans de leur temps. Qu’Un Pays à l’aube paraisse alors qu’un Noir accède à la Maison-Blanche est donc tout à fait approprié. Naissance d’une nation, le retour? Yes, they can. Et ça fait un bien fou.

«Un Pays à l’aube», souffle épique et foisonnante ampleur

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