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Il était une fois le continent européen

Quatre ans après le premier volume de son tableau du XXe siècle, l’historien anglais Ian Kershaw voit paraître la traduction française du second volume de sa vaste synthèse intitulée «L’Age global. Europe, de 1950 à nos jours»

Le premier volume avait dessiné l’image d’un continent déchiré par l’enfer des deux guerres mondiales, qui avaient non seulement coûté la vie à des dizaines de millions de personnes mais aussi laissé les survivants dans une situation de grande précarité et leurs pays dans des tensions dont on pouvait croire à l’époque qu’elles allaient inévitablement mener à un nouveau conflit. La guerre froide qui commençait avait déchiré le continent selon les lignes de ce que Churchill baptisa «le rideau de fer» et tout faisait craindre que les nouvelles armes nucléaires dont disposaient désormais les deux camps fussent à l’origine de dévastations dont les images d’Hiroshima et de Nagasaki s’étaient à jamais imprimées dans la conscience publique.

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L’Âge global est le récit magistral et surtout très complet des événements, des affrontements et des compromis qui, au prix de mille détours, ont permis à l’Europe d’échapper au danger d’une destruction qui aurait pu être quasi totale et de jeter les bases, certes toujours fragiles, d’un modus vivendi qui, sans être jamais idéal, lui aura tout de même valu soixante-dix ans de paix relative.

Proximité des événements

Ce qui distingue d’abord l’ouvrage de Ian Kershaw, c’est l’ampleur de la perspective qu’il adopte. L’Europe, ici, n’est pas, comme si souvent chez d’autres historiens, un raccourci pour les quelques pays (la France, l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni) qui en constitueraient le cœur. L’Europe de Kershaw est l’Europe dans son intégralité, qui va de l’Ukraine au Portugal comme de la Croatie à la Norvège. Si, bien entendu, certains pays sont au bénéfice d’analyses plus poussées que d’autres, aucun n’est négligé, aucun n’est jugé trop petit ou insignifiant pour mériter une attention précise.

La seconde qualité de cet Âge global est l’extraordinaire capacité de son auteur à mettre en perspective historique des événements qu’on croirait encore trop rapprochés pour être ordonnés d’une manière aussi claire.

Douze chapitres, se suivant selon l’ordre chronologique, permettent ainsi de passer en revue l’état du continent au début de 1950, les suites et les conflits nés de la décolonisation (française, britannique, hollandaise, belge), la première mise en place d’une communauté européenne, les crises signifiées par les révoltes de 1968 aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est, les crises pétrolières de 1973 et 1979, l’impact de Mikhaïl Gorbatchev (auquel l’auteur témoigne une sympathie justifiée) et la chute du rideau de fer, la terrible guerre des Balkans, la guerre contre la terreur (islamiste) ou encore les soubresauts économiques et politiques créés tant par les flux migratoires que par la crise financière de 2008.

Eviter le pire

Un dernier chapitre en forme d’épilogue dresse le bilan attentif de l’équilibre précaire, mais déterminant, qui a permis tout au moins d’éviter le pire. Si, comme il l’écrit, la seule chose certaine en matière d’histoire est l’incertitude, il est néanmoins fondé à affirmer que les habitants de l’Europe n’ont jamais vécu dans des conditions aussi favorables qu’à l’heure actuelle.

En quelque 700 pages, Ian Kershaw permet à son lecteur d’acquérir une vue d’ensemble aussi nuancée que précise et informée des décennies qui se sont succédé depuis 1950. Cette biographie d’un continent, le nôtre, est vraiment un chef-d’œuvre de pouvoir de synthèse, qui contraste avec la tendance toujours plus marquée des historiens à compartimenter leur objet.

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Inévitablement, certains aspects sont privilégiés au profit d’autres. Le chapitre sur la renaissance de la culture après la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale est toutefois peut-être le seul à être un peu décevant. On ne le lui reprochera pas, toutefois, tant l’ensemble du volume est convaincant. L’Age global est une somme. A ce titre, il mérite de figurer dans la bibliothèque de quiconque a pour l’histoire un véritable intérêt.


Sciences humaines
Ian Kershaw
L’Âge global. Europe, de 1950 à nos jours
Traduit de l’anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat
Seuil, 740 pages.

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