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Il était une fois la fin des temps

Conscient de la finitude de toute chose, le singe pensant conjure sa peur du noir à travers des fantasmes eschatologiques qu’il exprime par le texte et l’image. Les menaces se précisant, l’énergie solaire va-t-elle nous sauver, dans la fiction comme dans la réalité?

Economie, politique, société, culture, sport, sciences: les enjeux écologiques traversent toutes les strates de notre société. Comment passer de l’analyse à l’action? Quelle est la part de décisions individuelles et celles qui relèvent de choix politiques? Pourquoi la complexité du défi ne doit pas nous décourager?

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Emergeant à peine du limon originel, le pithécanthrope leva son mufle ébloui et craignit que le ciel lui tombât sur la tête. La peur d’un anéantissement général est vieille comme l’humanité et légitimée par l’observation. Comme tout ce qui existe, la rose du matin, les civilisations précolombiennes, les dinosaures, L’Hebdo, le dodo, Notre-Dame de Paris, est voué à disparaître, la Terre n’échappera pas à son sort. Au plus tard dans 7 milliards d’années lorsqu’elle sera calcinée par le Soleil transformé en géante rouge.

La Grande Peur de l’An Mil a été reconduite dix siècles plus tard. En 1984, Jean-Paul II dit que «les cavaliers fatals de l’Apocalypse apparaissent à l’horizon: la menace d’une catastrophe nucléaire et le fléau de la faim». En 1986, on découvre avec terreur qu’en ukrainien tchernobyl signifie «absinthe», comme l’étoile qui tombe du ciel dans l’Apocalypse de Jean. En 1993, Paco Rabanne annonce la catastrophe ultime pour le 7 juillet 1999… Le temps donnant toujours raison aux oiseaux de malheur, la fin du monde finira par advenir et le dernier à l’avoir annoncée mourra auréolé de gloire. Nul prophète n’a pour l’instant touché le jackpot.

Plaies d’Egypte

Ayant échappé au bug de l’an 2000 et au trou noir ouvert par le collisionneur du CERN, l’humanité a continué à nourrir ses fantasmes d’extinction grâce aux Mayas qui, selon quelques paranoïaques, auraient agendé la fin du monde pour le 21 décembre 2012. Encore une fausse alerte…

Ces peurs immémoriales abondent dans les récits fondateurs. Les mythologies nordiques chantent le Ragnarok, un hiver de trois ans suivi d’une bataille détruisant à peu près tout ce qui marche sur deux jambes. Chez les Grecs, seul Deucalion survit au déluge déchaîné par Zeus; appelé à repeupler la Terre, il substitue des cailloux aux os de sa grand-mère qu’il devait semer pour recréer le genre humain, et c’est pour ça que nous sommes un peu demeurés. La Bible recense des cataclysmes tels le Déluge, l’atomisation de Sodome et Gomorrhe, les Plaies d’Egypte…

Mortelles ténèbres

Mary Shelley pose dans Frankenstein (1818) les bases de la science-fiction. En 1826, elle anticipe le courant postapocalyptique avec Le Dernier Homme: l’unique survivant de la peste qui décima l’humanité erre parmi les ruines de la civilisation, regrettant l’époque où «tout était harmonie». En 1910, J.-H. Rosny aîné, l’auteur de La Guerre du feu, imagine dans La Mort de la Terre que la surexploitation des ressources a transformé la planète en vaste désert où croît une nouvelle espèce intelligente, les «ferromagnétaux», à cheval entre les règnes animal et minéral. Et dans Si le Soleil ne revenait pas, C.-F. Ramuz parle d’un village alpin plongé dans de mortelles ténèbres…

La science-fiction a fait son miel des peurs millénaires. D’innombrables livres et films établissent un préavis d’extinction totale. Qui par le feu, qui par la glace, les causes de cataclysme sont innombrables, à commencer par la menace extraterrestre. Le roman fondateur de H.G. Wells, La Guerre des mondes (1898), dans lequel les Martiens attaquent à bord de véhicules tripodes, est adapté à plusieurs reprises au cinéma.

ID4 démontre avec fracas l’axiome selon lequel «ils arrivent; ils ne sont pas amicaux»: 3 milliards de morts le premier jour! Roland Emmerich, le réalisateur de cette formidable hécatombe, est par ailleurs le champion du monde de la fin du monde sur grand écran, puisqu’il a aussi signé un remake de Godzilla, le lézard atomique géant, Le Jour d’après, qui relate un dérèglement climatique brutal et, dédié aux facétieux Mayas, 2012, la mère de tous les films eschatologiques, combinant éruptions solaires et volcaniques, tremblements de terre et tsunamis…

Amérique calcinée

Météorites, volcans, éruptions solaires, virus mutants, tsunamis, inondations, ère glaciaire, tremblements de terre, effondrements économiques s’unissent au cinéma pour éradiquer le genre humain, sans oublier la guerre et la bombe atomique qui conservent leur potentiel de nuisance. Rien n’est toutefois plus angoissant que l’avènement progressif, insidieux de l’apocalypse, comme dans Les Derniers Jours du monde, d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu, qui commence par «une espèce de menace diffuse, de dérèglement possible et peut-être total», quelques cendres dans l’air et une pénurie de papier…

Tout au bout de ces sombres images d’avenir, «dix mille miles dans la gueule d’un cimetière», il y a La Route, de Cormac McCarthy, le plus implacable des récits postapocalyptiques, qui suit la longue marche d’un père et d’un fils à travers une Amérique calcinée jusqu’aux berges d’un océan mort. Dix ans plus tôt, quelque chose est arrivé. Une guerre thermonucléaire? Une catastrophe écologique majeure? La Terre n’est plus qu’un champ de cendres stérile. Les survivants s’entre-tuent pour des boîtes de conserve ou pratiquent le cannibalisme. C’est l’avènement de ces temps derniers, où «noir est la couleur et rien le nombre», que prophétisait le jeune Bob Dylan dans A Hard Rain’s A-Gonna Fall, une chanson écrite pendant la crise des missiles de Cuba, au cours de laquelle l’espérance de vie de la planète sembla s’amenuiser. Le réalisme désespérant du roman de McCarthy traduit avec acuité l’angoisse des perspectives d’avenir qui rétrécissent.

1… 2… 3… Soleil!

Isaac Newton, le théoricien de la gravitation universelle, a calculé que la fin du monde tomberait en 2060: il est possible que ses calculs soient exacts. Les dangers qui s’accumulent à l’horizon n’émanent plus d’illuminés tel Philippulus dans L’Etoile mystérieuse, mais de rapports scientifiques de plus en plus alarmistes. La NASA prédit la fin du monde pour dans quelques décennies. L’astrophysicien Stephen Hawking estimait que les virus génétiquement modifiés, les extraterrestres ou l’intelligence artificielle allaient ratiboiser le singe glabre qui se croyait d’essence divine. Le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité, la déforestation, la surpopulation conduisent inexorablement à la catastrophe.

Alors, tout est foutu? Non. Une poignée d’irréductibles optimistes désavouent le désespoir, récusent le cynisme et contestent les dystopies à la mode pour se placer sous le soleil exactement. Ce sont les activistes du solarpunk. Ce sous-genre de la science-fiction est le dernier surgeon d’une arborescence remontant aux années 80 avec le cyberpunk, qui se détournait de l’espace interstellaire pour plonger dans les perspectives ouvertes par l’informatique et l’intelligence artificielle, et dont Blade Runner serait l’étendard. Le suffixe «–punk» à connotation contestataire s’est appliqué au steampunk (récits rétrofuturistes), au dieselpunk (qui carbure au cambouis comme Mad Max), au biopunk (qui redoute les biotechnologies) ou au nanopunk (qui se méfie des nanotechnologies…).

Le solarpunk se distingue par son ambiguïté: il est à la fois un genre littéraire (mineur) et un mouvement visant à amender la conjoncture. «Une cure de soleil contre la fin du monde», titre une page solarpunk sur le site d’Arte. Elle cite l’auteur, théoricien et éditeur Jay Springett, selon lequel «le but du solarpunk est d’annuler l’apocalypse». Elle se réjouit que, loin de l’ethnocentrisme blanc, la doctrine intègre «une évolution positive des mœurs: éducation, sexualité et genre sont passés à la moulinette de l’optimisme social de gauche». Assurément un très chouette programme!

Afrofuturisme et mangas

Le solarpunk se pose en «anti-dystopie». Soit en utopie… Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs, à Yverdon, rappelle que les utopies classiques, de Thomas Moore (Utopia) ou de Voltaire (l’Eldorado dans Candide), sont ironiques, contrairement aux utopies programmatiques ultérieures, comme celles de Charles Fourier. «Evidemment, d’un point de vue littéraire, seule la première forme, celle qui raconte comment on va dans le mur, est intéressante. C’est mal comprendre la fiction et très naïf de croire qu’un récit annulant la possibilité de l’Apocalypse, montrant comment on a évité le mur, puisse provoquer une réaction permettant d’éviter le mur. Une utopie solarpunk encapsulée dans une dystopie plus vaste peut être intéressante. Sinon, c’est l’ennui garanti.»

Le site Solarpunk Anarchist – Imagining and Building Better Worlds déborde d’optimisme hippie en prônant «la révolte de l’espoir contre le désespoir», une «rébellion contre le pessimisme structurel des projections futuristes». Il invoque une société idéale, alimentée par l’énergie verte et débarrassée de toute culture hiérarchique et discriminatoire. Il rêve d’éco-cités, d’imprimantes 3D, de fermes verticales, de fenêtres solaires, de formes inventives d’habits et de design et d’une «esthétique cosmopolite vibrante». Il prêche pour la diversité ethnique polyculturelle et la libération des genres s’accomplissant dans un amalgame de mangas, d’Art nouveau, d’afrofuturisme, de motifs amérindiens et de mode édouardienne…

Tout cela est beau comme la Jérusalem céleste, mais on ne fait ni de littérature ni de révolution, fût-elle verte, avec de bons sentiments. «Quel auteur parviendrait, à travers un récit fictionnel, à faire comprendre pourquoi on n’arrive pas, malgré tous les discours, à modifier la certitude de l’Apocalypse?», s’interroge Marc Atallah.

Une maman dans le moteur

L’anthologie Solarpunk – Ecological and Fantastical Stories in a Sustainable World permet de s’initier à la littérature solarpunk. Curieusement, ces «histoires écologiques et fantastiques dans un monde durable» venues du Brésil reconduisent une touche pessimiste dans un futur ronronnant pourtant d’énergies douces.

Dans Gary Johnson, deux savants se damnent en tentant d’extraire l’âme humaine, «une source d’énergie à côté de laquelle la puissance du Soleil ressemblerait à un feu de camp». Dans Escape, la station Icarus, en orbite autour de la Terre, fournit une énergie solaire abondante. Mais le gouvernement veut faire tomber le satellite géant et profiter du chaos pour établir un régime autoritaire. Le titre de Soylent Green is People! («Le soleil vert, c’est de la chair humaine») annonce explicitement la couleur: la phrase vient de Soleil vert, dans lequel les habitants d’une terre surpeuplée sont anthropophages sans le savoir. Dans la nouvelle, les personnes décédées peuvent être transformées en carburant. On peut même se suicider par asphyxie dans le garage une fois qu’on a fait le plein avec sa vieille maman… Le soleil na jamais empêché les ombres.


Des apocalypses spectaculaires

Cruelles créatures

Godzilla, d’Inoshiro Honda (1954), remakes de Roland Emmerich (1998) et de Gareth Edwards (2014, 2019) – lézard géant

La Révolte des Triffides, de Freddie Francis et Steve Sekely (1962) – plantes carnivores

ID4, de Roland Emmerich (1996) – extraterrestres

Le Règne du feu, de Rob Bowman (2002) – dragons…

La Guerre des mondes, de Steven Spielberg (2005) – Martiens

Cloverfield, de J.J. Abrams (2008) – monstre extra-dimensionnel

Pacific Rim, de Guillermo del Toro (2013) – monstres abyssaux

Le chaud et le froid

Earthquake, de Mark Robson (1974) – tremblement de terre

La Dernière Vague, de Peter Weir (1977) – tsunami

Dante’s Peake, de Roger Donaldson (1997) – volcan

Volcano, de Mick Jackson (1997) – volcan

Le Jour d’après, de Roland Emmerich (2004) – dérèglement climatique

Sunshine, de Danny Boyle (2007) – glaciation

Snowpiercer, de Bong Joon-Ho (2013) – glaciation

La guerre

La Planète des singes, de Franklin J. Schaffner (1968)

Sacrifice, d’Andreï Tarkovski (1986) – guerre atomique

SOS météores

Deep Impact, de Mimi Leder (1998) – météore

Armaggedon, de Michael Bay (1998) – météore

Prédictions, d’Alex Proyas (2009) – éruptions solaires

Epidémies

The Stand, mini-série télé (1994) d’après Stephen King – virus mortel

28 Days Later, de Danny Boyle (2002) – virus mutant de la rage totale

L’Armée des 12 singes, de Terry Gilliam (1995) – virus mortel

Contagion, de Steven Soderbergh (2011) – virus mortel

World War Z, de Marc Forster (2013) – virus du zombisme

Je suis une légende, de Martin Lawrence (2007), remake de The Last Man on Earth (1964) – bactérie du vampirisme cannibale

Causes diverses

Mad Max 1, 2, 3 & 4, de George Miller (1975-2015) – effondrement économique

Les Derniers Jours du monde, d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu (2009) – dérèglement non précisé

The Road, de John Hillcoat (2009) – catastrophe nucléaire?

The Book of Eli, d’Albert et Allen Hugues (2010) – catastrophe nucléaire?

The Rover, de David Michôd (2014) – effondrement économique

Transcendance, de Wally Pfister (2015) – intelligence artificielle

Avengers-Infinity War, d’Anthony et Joe Russo (2018) – Thanos


Une pluie dure

Que vas-tu faire, mon enfant chéri?

Je m’en retourne au loin avant que la pluie ne tombe

J’irai au plus profond de la forêt la plus profonde

Où les gens sont nombreux et toutes leurs mains vides […]

Où la faim est laide, où les âmes sont oubliées

Où noir est la couleur et rien le nombre […]

Et elle est dure, elle est dure, elle est dure, elle est dure

Elle est dure la pluie qui va tomber

 

Bob Dylan, «It’s A Hard Rain’s A-Gonna Fall» (1963)


A CONSULTER

Livre: «Solar Punk – Ecological and Fantastical Stories in a Sustainable World», une anthologie éditée par Gerson Lodi-Ribeiro et traduite du portugais en anglais par Fabio Fernandez (World Weaver Press, 278 p.)

Site: solarpunkanarchists.com/2016/05/27/what-is-solarpunk/

 

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