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Détail de «Saint Matthieu et l’Ange», Le Caravage (1573-1610). 

RELIGION

Il était une fois, Jésus

Daniel Marguerat part en quête du Jésus historique en éclairant de façon inédite l’évangile de Matthieu

Qu’on me permette d’affirmer quelque chose que je n’ai aucune qualification particulière pour affirmer: de toutes les sciences humaines, la théologie est actuellement celle dont nous avons le plus impérativement besoin. Oui, la théologie, vous avez bien lu. Pas les sciences politiques, pas l’économie (encore qu’elle soit indispensable bien sûr), pas le droit, pas la sociologie (surtout pas), pas les lettres, non, la théologie. Pourquoi? Pour une très simple raison: parce que les conflits qui menacent de transformer les sociétés dans lesquelles nous vivons en théâtres de guerre permanents sont des conflits religieux ou tout au moins dont le fondement est religieux.

Si la dimension religieuse a été longtemps et peut encore être la dimension censée nous sauver, elle est aussi devenue, elle ne cesse de devenir toujours davantage la dimension qui risque de nous perdre. C’est à partir du moment où l’on confond la parole humaine et la loi divine, ou ce qu’on suppose être la loi divine, c’est à partir du moment où l’on pense et l’on affirme parler au nom de Dieu que le divin risque de verser d’une instance salvatrice en un instrument de destruction. Dieu a beau être amour, il peut devenir aussi facteur de haine: mon Dieu n’est pas ton Dieu, qui n’est pas avec moi est contre moi, donc si tu ne reconnais pas mon Dieu, il ne me reste d’autre solution que de te haïr et chercher à t’éliminer. Comment serais-je tolérant si je pense que le salut consiste à faire à la lettre ce que Dieu m’ordonne de faire comme il est prescrit dans l’Écriture sainte, que celle-ci soit la Bible hébraïque, le Coran ou le Nouveau Testament?

Tout le problème, on l’a compris, tient à ces trois mots: à la lettre. De quelle lettre parlons-nous?

Il y a quelques mois, dans le sillage des attentats de Paris, j’avais ici même fait l’éloge de la très belle étude de Thomas Römer, Moïse en version originale. Ce que Römer montrait, avec une précision impeccable, c’est que le récit biblique relatant la vie du père fondateur de la loi juive – celle que Jésus dira plus tard être venu «accomplir» – était en réalité un montage de versions différentes accordées de manière plus ou moins cohérente en fonction des visées (historiques, sacerdotales, voire eschatologiques) des différents rédacteurs. La lettre du texte relevait, qu’on me pardonne l’expression, du bricolage. Cette même Bible qui sert de référence absolue aux trois grandes confessions monothéistes qui se partagent le Moyen-Orient et le monde occidental, toute inspirée qu’elle a pu être par le Dieu qu’elles vénèrent, demande en vérité à être déchiffrée avec la distance indispensable d’un esprit critique seul susceptible de rendre justice à sa complexité.

Ressorts narratifs

L’admirable travail de clarification mené par Thomas Römer était, disais-je, une entreprise de salut public. J’en dirai de même aujourd’hui de l’ouvrage que Daniel Marguerat consacre à Jésus et Matthieu. Certes, à la différence de Thomas Römer, Daniel Marguerat ne cherche pas à «déconstruire» tel ou tel chapitre de la Genèse, sa démarche est plus interprétative que linguistique. Mais le soin qu’il porte à comprendre les impasses, voire les contradictions qu’il éclaire dans l’évangile de Matthieu, mais le souci dont il fait preuve dans la prise en compte des ressorts narratifs – et donc fictionnalisants – du texte font preuve d’une ouverture et d’une probité intellectuelles qui sont en tout point comparables, sur le plan herméneutique, au travail d’analyse que Thomas Römer menait sur le texte.

Jésus, maître de sagesse

Quatorze chapitres, en partie inédits, s’attachent à tour de rôle à tenter de comprendre aussi bien différents aspects de ce que Marguerat nomme le «Jésus de l’histoire» que l’interprétation que Matthieu donnera de son protagoniste. Qu’il s’agisse de Jésus, envisagé comme «maître de sagesse» ou comme prophète, de son rapport à la violence ou de l’image qu’il transmet de son père divin, le grand mérite de Daniel Marguerat est de faire preuve à chaque étape d’abord d’une érudition considérable, d’une profondeur de compréhension alliée à un sens des nuances ainsi qu’à un désir d’être aussi clair et aussi pédagogique que les sujets le permettent qui forcent l’admiration. Bien loin de vouloir «arrondir les angles», Marguerat pointe à juste titre les difficultés et même les contradictions de l’interprétation théologique. Ainsi l’évangile de Matthieu est-il présenté par exemple comme le plus juif des évangiles et comme le plus rude à l’égard du judaïsme, ainsi voit-on tour à tour un Jésus prônant l’attachement familial et le détachement d’avec la famille, l’éloge de la douceur et l’éloge de l’épée.

Génération de chercheurs

Il y a maintenant trente ou quarante ans qu’une génération de chercheurs anglo-saxons – E.P.Sanders, John D. Crossan, John P. Meier, Bruce Chilton – s’efforcent de faire la lumière sur ce qu’ils ont nommé le Jésus historique (the historical Jesus). Leur contribution a consisté notamment à replacer Jésus dans le contexte judaïque qui était le sien et à permettre de beaucoup mieux comprendre les enjeux des controverses dont le Nouveau Testament est l’écho. Parfaitement au courant de leurs recherches, Daniel Marguerat fait un pas de plus en tentant d’articuler les problèmes qui se posent quand on cherche à passer de ce Jésus historique, qu’il s’agit de retrouver autant qu’on le peut, à la dimension proprement théologique qui est celle du Christ de la foi. Ce passage est à la fois le plus difficile et aussi – du moins pour les croyants — le plus important. Et c’est à ce titre d’abord que Daniel Marguerat mérite tant d’éloges, pour la sagesse si respectueuse et en même temps si inventive dont il fait preuve dans son entreprise. Je ne crois pas qu’il y ait une seule phrase, dans ce livre d’un protestant convaincu, qui soit susceptible de heurter un catholique, un juif ou un musulman de bonne foi. Saluons.


Daniel Marguerat, Jésus et Matthieu. A la recherche du Jésus de l’histoire, Labor et Fides/Bayard, 312 pages. *****

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