C'est l'événement théâtral de la saison: Patrice Chéreau monte Phèdre de Racine, son premier classique, après avoir déserté les scènes pendant huit ans. En 1995, il reprenait Dans la Solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès pour une tournée qui s'était arrêtée à Genève et qu'il annonçait comme étant la dernière, fatigué qu'il était du théâtre, cet art archaïque quoi qu'on en dise, lui préférant la souplesse du cinéma. Revenir avec Racine sonne donc comme un défi, un retour aux sources, momentané, pour celui qui termine le montage du film Son Frère avec Bruno Todeschini et s'apprête à tourner un Napoléon…

Racine n'est pas sorti d'un chapeau, pour Chéreau, mais de la remarque de sa costumière au soir de la dernière représentation de Dans la Solitude…: ce travail de mise à nu du texte de Koltès, il se devait de le faire avec des alexandrins. Et c'est bien à une illumination de Phèdre, comme placé sous une loupe, qu'assiste le public des Ateliers Berthier à Paris. Le metteur en scène n'a cure de l'habituelle «petite musique» des vers de douze pieds. C'est le rythme qui est retenu ici, et surtout ce qui est dit et se révèle sous les mots. Cette démarche induit deux choses: elle colle tout d'abord à l'essence même de cette tragédie construite autour de la révélation du secret de Phèdre, son amour adultère et incestueux pour son beau-fils Hippolyte. Elle épouse ensuite le projet de Chéreau qui est, à l'évidence, celui, tout simple, de raconter une histoire. Et voilà Phèdre toute contemporaine, sans besoin pour cela de moderniser les costumes ou de tirer des parallèles avec l'actualité.

Etonnant comme la liberté prise avec le texte de Racine (Chéreau ne s'est pas gêné pour couper) conduit à lui faire honneur. Bien souvent, les tragédies du grand siècle se présentent comme une suite de morceaux d'anthologie guettés par le spectateur averti. Entre ces moments clés, tout n'est qu'habillage et, bien souvent, ennui pour qui ne connaît pas la partition. Or Chéreau s'adresse à ceux qui ne connaissent pas, ce qui, en général, est toujours un bon début. Ici, chaque personnage, chaque mot prend son épaisseur.

Intime avec les mots, le spectateur l'est aussi avec les comédiens. Le public est divisé en deux, comme pour Dans la Solitude… Deux volées de gradins qui se font face avec, au milieu, l'arène, étroite et nue, longue, presque panoramique. Le dispositif agit comme un révélateur et permet un jeu fin comme du papier bible. Dominique Blanc, surtout, en use par des regards et des silences qui demeurent comme des éclairs. Quel couple elle forme avec Christiane Cohendy, toute tremblante d'amour maternel dans le rôle d'Oenone, la nourrice! Souverain et poignant aussi Michel Duchaussoy, le confident d'Hippolyte (Eric Ruf).

La mise en scène est aussi l'art des déplacements, or cette arène ne pardonne pas, chaque mouvement est comme amplifié. Chéreau l'a voulu bien évidemment et en joue à merveille. Il sait régler le ballet des corps qui s'aimantent ou se rejettent (cet élan inattendu et torride d'Aricie (Marina Hands) vers Hippolyte…).

En homme de cinéma, il a le sens de l'image et emploie le hors-champ. Le retour de Thésée (Pascal Grégory), l'époux de Phèdre que tout le monde croyait mort, est exemplaire: tous les comédiens ont le regard braqué sur le roi, entré à une extrémité. Seule Phèdre reste en retrait, à l'autre bout, le regard perdu dans la contemplation d'Hippolyte. Et puis, il y a cette fin, sanglante, shakespearienne, qui scelle le non-respect des bienséances si chères aux classiques et qui crée une tension extrême: le corps d'Hippolyte est exposé, baignant dans son sang. Empêchée d'atteindre le corps de son amour, Phèdre s'allonge sur le sol, le bras tendu vers lui et meurt. Une étonnante douceur se dégage de la scène: en glissant vers la mort, elle n'embrasse pas la pierre froide mais bien son amant imaginaire.

Phèdre, Odéon aux Ateliers Berthier, bd Berthier 8, 75017 Paris. Loc. 0033/144 85 40 40. Jusqu'au 20 avril.