Cinéma

Il était une fois la Révolution

Dans «Opération Libertad», Nicolas Wadimoff se souvient avec nostalgie de la fin des années 70

Que reste-t-il de nos révolutions? Un drapeau rouge pâli, des photos jaunies… Un cinéaste se souvient et ressort la bande enregistrée il y a plus de trente ans. C’est en octobre 1977, aux 20 ans de Charlie, qu’il a rencontré les membres du Groupe autonome révolutionnaire (GAR). Cette faction genevoise intègre l’étudiant en cinéma pour qu’il filme leurs revendications et fasse passer leur message.

En mars 1978, le GAR passe à l’action. Pour dénoncer la collusion des banques suisses et du fascisme latino-américain, ils enlèvent un officier paraguayen (Antonio Buil) venu déposer de l’argent dans un établissement zurichois. Les révolutionnaires doivent se planquer avec un otage blessé et un gros tas d’argent. L’Opération Libertad tourne au désastre, choc fatal de l’idéalisme et de la réalité. Des conflits moraux, des dissensions idéologiques, des jalousies sentimentales dispersent le GAR.

Après deux documentaires consacrés à la Palestine, L’Accord et Aisheen, Nicolas Wadimoff revient en pleine forme à la fiction, négligée depuis Mondialito (2000). Coscénarisé avec Jacob Berger, Opération Libertad (présenté à Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs) s’inscrit à un moment charnière de l’histoire contemporaine, entre la fin des utopies libertaires et le matérialisme des années 80. «Il n’y a pas eu le Grand Soir, on enterre les utopies», constate le cinéaste, né en 1964. En octobre 1977, la bande à Baader est suicidée dans la prison de Stammheim; en mars 1978, Aldo Moro est exécuté par les Brigades rouges en Italie. Sur le front musical, le rock progressiste (Genesis, Emerson, Lake & Palmer…) est balayé par la déferlante punk.

Parce que les films qui retracent la geste de Mesrine ou de Baader surlignent le trait, «tout le monde porte des rouflaquettes, des pattes d’eph’ et des Ray-Ban», Wadimoff a «bossé comme un malade» pour éviter de tomber dans le piège de la reconstitution.

Avec ses décorateurs, le cinéaste recrée la fin des 70’s avec une justesse qui épate ceux qui l’ont vécue. En a-t-on passé des nuits à refaire le monde dans ce genre de cuisine avec des litrons de rouge, des verres Duralex, un pot d’Eimalzin vide pour les spatules et une affiche de Frank Zappa, en concert le 5 février 1978 à la Festhalle de Berne… La fête d’anniversaire de Charlie, avec ses gratteurs de guitare, ses jeunes filles en robes à fleurs et ses gauchistes ombrageux frappe elle aussi par son authenticité.

La saveur d’authenticité s’étend aux membres du GAR. En a-t-on connu des Charlie, des Virginie, des Guy (Laurent Capelluto), des Marko (Stipe Erceq), des Baltos (Nuno Lopez) tiraillés entre l’idéologie de salon et la tentation de la lutte armée – qu’évoquent certains témoins dans Connu de nos services, le documentaire que Jean-Stéphane Bron a consacré à l’effervescence révolutionnaire en Suisse romande.

Pour composer son groupe, ­Nicolas Wadimoff avait en tête des personnes assez précises, inspirées de gens qu’il a connus. Il a rencontré la rappeuse Karin «La Gale» Guignard lors de l’opération «Gaza meets Geneva» qui accompagnait le lancement d’Aisheen: son énergie, sa lumière lui ont valu d’incarner Charlie. Le pendant dogmatique à cette rebelle, c’est Virginie, à laquelle Natacha Koutchoumov prête sa finesse habituelle. Wadimoff a trouvé les trois derniers membres en France, en Allemagne et au Portugal. Avant le tournage, les comédiens ont passé trois semaines à vivre ensemble parmi les images, les musiques, les livres des 70’s pour retrouver le parler et le feeling de l’époque. A l’écran, ils s’harmonisent parfaitement.

Pour produire Opération Libertad, le cinéaste genevois a opéré sa jonction avec Zurich et Samir. C’est un joint-venture historique entre Akka Films et Dschoint Ventschr, entre la Rote Fabrik et L’Usine. Activiste de Züri Brenn, qu’il a documenté en vidéo, Samir est venu apprendre le français à Genève, dans le squat où Wadimoff s’essayait au cinéma. Une amitié est née, qui se concrétise aujourd’hui à l’écran.

Au générique de fin, Charlie, 20 ans, pogote sur «No More Heroes» des Stranglers, jusqu’à tomber par terre. Immortalisée par la vidéo, cette expression de la jeunesse insouciante suscite une poignante nostalgie. Qu’est devenue Charlie?

La danse sacrificielle est la première scène que Wadimoff a tournée. Elle est «totémique». Elle correspond à ce qu’il ressent de plus profond: «Quoi qu’aient pu être les aventures de mes personnages – et mon tournage! – il me restait de toute façon cette scène hors du temps, hors du dogme. Personne ne peut nous enlever l’énergie de la jeunesse, le souffle de l’insurrection. Le pogo de Charlie fait la connexion entre les Charlie qu’on a connues aux temps du Grand Soir, et les Charlie de la place Tahrir, des Indignados ou d’Occupy Wall Street…»

VV Opération Libertad, de Nicolas Wadimoff (Suisse/France, 2012), avec Natacha Koutchoumov, Laurent Capelluto, Karine Guignard, Stipe Erceq, 1h31.

«Personne ne peut nous enlever l’énergie de la jeunesse, le souffle de l’insurrection»

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