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Il était une fois Tetsu Nakamura

Il n’existe pas encore de livre pour raconter la vie du médecin japonais tué en Afghanistan mercredi. Voici un hommage

Il était une fois un jeune médecin japonais qui s’appelait Tetsu Nakamura. Après avoir travaillé dans plusieurs cliniques au Japon, il décide, en 1984, de partir pour une mission au Pakistan, près de Peshawar, le long de la frontière afghane. Une organisation humanitaire l’envoyait là-bas, en zone rurale, ouvrir un centre de traitement de la lèpre. L’engagement devait durer cinq ou six ans. Ensuite, il rentrerait au Japon.

Arrivé sur place, Tetsu Nakamura prend la mesure de l’immensité des besoins et des moyens dérisoires dont il dispose. Des centaines de malades se pressent alors que l’hôpital de campagne ne comprend que 16 lits. Tetsu Nakamura reste malgré tout. Que faire d’autre? «Je ne vais pas prendre mes jambes à mon cou et abandonner tous ces gens», écrit-il dans son journal de bord.

Oncle Mourad

Cinq, six années passent. Il ne rentre pas au Japon. La guerre dans l’Afghanistan tout proche fait rage entre moudjahidin et soldats soviétiques. Les réfugiés affluent au Pakistan. En 1991, Tetsu Nakamura ouvre un dispensaire dans la province de Nangarhar, en Afghanistan. Il soigne, il apprend le persan et le pashto. Oncle Mourad est le surnom que les Afghans lui donnent. Les années passent. La guerre continue. Il n’est plus question de rentrer au Japon.

En 2000, en plus des combats, une grande sécheresse s’abat sur la région. La malnutrition répand ses effets mortifères. Dans la salle d’attente, les enfants pleurent puis meurent avant même qu’on puisse leur apporter des soins. Tetsu Nakamura comprend que la médecine ne suffit plus. Il faut soigner autrement.

Hélicoptères Tomahawk

La région regorge d’eau des montagnes mais plus aucun système d’irrigation n’est en place. Avec les villageois, il construit 600 puits, entre 2000 et 2001. Cela ne suffit pas à enrayer la famine. A quoi s’ajoutent l’invasion américaine que Tetsu Nakamura a toujours contestée. Lui vient alors une idée. Il se souvient qu’à Fukuoka, sa région natale, au Japon, les villageois ont construit de leurs mains, au XIXe siècle, un système ingénieux, sorte de barrage bas, qui permet de détourner en douceur l’eau d’une rivière de façon à ce qu’elle s’écoule dans les canaux d’irrigation. Ramener l’eau, c’est-à-dire la vie, dans les villages, c’est le cœur même de son travail de médecin.

L’eau dans la vallée

Les villageois afghans répondent présent à l’appel d’Oncle Mourad. Pendant cinq ans et demi, sous des chaleurs de 50 degrés, tandis que les hélicoptères Tomahawk les survolent, ils détournent la rivière et creusent 24 kilomètres de canaux. En 2009, l’eau s’est répandue dans la vallée, repoussant le désert qui gangrénait tout. En une année, les arbres et surtout les champs ont surgi, à perte de vue. Six cent mille personnes ont retrouvé la santé et une vie digne.

Cet automne, Tetsu Nakamura, 74 ans, faisait une tournée de conférences au Japon pour lever des fonds et construire d’autres réseaux d’irrigation en Afghanistan. A cette occasion, il a donné une interview à la chaîne NHK dont provient l’essentiel des informations écrites ici. Et puis il est rentré à Nangarhar. Mercredi 4 décembre 2019, il a été abattu à bout portant à bord de son pick-up. Cinq accompagnants afghans sont morts également. Une vague de chagrin s’est répandue dans le pays. Les talibans ont condamné l’attaque. Personne n’a revendiqué l’assassinat pour le moment.

A la fin de l’interview à NHK, Oncle Mourad brandit un carton sur lequel il a écrit, en japonais: «Eclaire le bout de terre où tu vis.»

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