Il était une fois une princesse qui croyait au prince charmant. Elle le trouva sous la forme d’un berger, qui ne plaisait guère au roi son père et à sa marâtre préoccupée par l’éternelle jeunesse. Heureusement que l’ingénue avait une bonne marraine, car un grand méchant loup rôdait au coin du bois…

Racontons l’histoire autrement. Laura (Agathe Bonitzer), fille de riche industriel, a le coup de foudre pour Sandro, jeune compositeur talentueux. Elle se confie à sa tante Marianne (Agnès Jaoui). Mais attention: ce dandy ombrageux de Maxime (Benjamin Biolay) a tout du prédateur… Quant à Pierre (Jean-Pierre Bacri), le père de Sandro, moniteur d’auto-école, il peine à supporter les enfants de sa nouvelle compagne et broie du noir à cause d’une ancienne prédiction.

Pour la quatrième fois, après Le Goût des autres (2000), Comme une image (2004) et Parlez-moi de la pluie (2008), Agnès Jaoui met en scène un scénario coécrit avec Jean-Pierre Bacri. Au bout du conte s’avère une nouvelle mécanique de précision. L’excellence des dialogues rivalise avec la finesse psychologique des personnages et des situations. Signée de Fernando Fiszbein, leader du Quintet Official où chante Jaoui, la musique, exigeante, exaltante, participe étroitement de l’intrigue.

Parmi les destinées qui se croisent et les rêves qui se brisent, les malentendus et les désenchantements, une ligne narrative, basée sur une excellente idée à la Woody Allen, se dégage par son inquiétante tonalité métaphysique: des années plus tôt, une voyante a dit à Pierre la date de sa mort. Ce rationaliste invétéré se soucie comme d’une guigne des vaticinations de la vieille folle. Mais le 14 mars fatidique approche et l’angoisse s’insinue, incoercible.

La fantaisie douce-amère s’enrichit d’une dimension symbolique, car un archétype de contes de fées se condense en la plupart des personnages. Parfois au premier degré, comme Marianne avec son chapeau pointu en train de diriger à la baguette magique une théâtrale enfantine ou comme la mère de Laura qui reconduit l’obsession narcissique de la marâtre de Blanche-Neige à travers la chirurgie esthétique. De façon plus évasive à travers le personnage de Pierre, cet ogre qui a bouffé son fils, si maladroit avec les enfants.

La cinéaste en profite pour s’essayer à l’onirisme. Le film commence par une scène de rêve, très réussie, qui se reproduit lorsque Laura rencontre Maxime dans un aggiornamento suburbain du Chaperon rouge…

Le duo Jaoui-Bacri excelle dans l’art du dialogue ciselé. Mais aussi, toujours plus, dans le gag graphique et l’humour surréaliste. Par rapport aux films précédents, on note une attention accrue portée aux éléments visuels. La cuisine de Marianne s’orne d’une flopée de babioles féeriques. Un poisson gonflable amène une touche d’étrangeté en flottant dans l’appartement trop exigu de Pierre.

Inadaptée au monde moderne, Marianne a au mur une horloge peinte, qui selon Lewis Carroll donne l’heure exacte deux fois par jour, tandis que Pierre est dans l’angoisse du temps qui passe et de l’espérance de vie qui rétrécit. Il demande s’il existe une pilule pour supprimer les idées fixes à un… podologue! Ce n’est pas par hasard, car visiblement le monde lui casse les pieds. Les auteurs jurent qu’ils n’avaient pas fait le rapprochement.

Cette part d’inconscient contribue au charme d’Au bout du conte. Un film extrêmement écrit, mais toujours prêt à capter les mouvements de la vie. C’est d’une improvisation qu’a jailli un des meilleurs gags: quand le moniteur d’auto-école rappelle sèchement «rétroviseur», Marianne y vérifie son make up.

VVV Au bout du conte , d’Agnès Jaoui (France, 2013), avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Nina Meurisse, Benjamin Biolay, 1h52.

L’excellence des dialogues rivalise avec la finesse psychologique des personnages