Livres 

Qui était vraiment Benjamin Constant

Penseur, acteur historique, écrivain, l’auteur d’«Adolphe» a aussi tenu, en pionnier, un journal intime brûlant de modernité

Il est peut-être encore temps de le rappeler, on fêtait cette année le 250e anniversaire de Benjamin Constant, qui naissait à Lausanne le 25 octobre 1767. Benjamin Constant fait partie de ces auteurs devenus des références tellement emblématiques, notamment pour l’histoire des idées politiques, qu’on a tendance à s’abriter derrière leur autorité sans se donner réellement la peine de les lire.

Il faut dire que le personnage est inclassable. Né Suisse, il meurt Français, et sa nouvelle patrie lui organisera du reste des funérailles nationales. Il n’a pas laissé à la postérité d’œuvres incontournables ou immédiatement accessibles, à l’exception bien sûr d’Adolphe, considéré dès sa parution en 1816 comme un chef-d’œuvre du roman d’introspection.

Apôtre des droits de l’individu

C’est pourtant à la pensée et à la politique que Benjamin Constant a voulu consacrer sa vie, aussi bien sur le plan de la réflexion que sur celui de l’action publique, au cours d’une carrière qui le voit jouer un rôle crucial dans la recomposition de la France entre la fin de la Révolution et la Restauration. Il se fait l’apôtre par excellence des droits de l’individu contre les diverses tentations autoritaires qui surgissent à cette époque.

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Qui est alors vraiment Benjamin Constant? Il y a un texte idéal pour donner un début de réponse: ses Journaux intimes. Tout Constant y est: le penseur, l’acteur historique, l’écrivain. Ils viennent de faire l’objet d’une édition de poche en Folio, mettant ainsi à la disposition des lecteurs d’aujourd’hui l’un des exemples les plus remarquables du genre. C’est aussi l’un des plus anciens, voire le premier, si l’on en croit la préface de Jean-Marie Roulin: l’engagement total de Constant dans son écriture et la sincérité exigeante qu’il y déploie en font un livre fondateur de la littérature du «moi», à l’égal des Confessions de Rousseau ou des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand.

Journaux voués à être confidentiels

Constant, toutefois, n’entendait pas composer une œuvre littéraire. Loin d’être destinés à une lointaine publication, ses journaux sont restés confidentiels tout au long de sa vie, jusqu’à ce qu’on les découvre par hasard à la fin du XIXe siècle. Ils ne couvrent de plus qu’une partie fort restreinte de son existence: de janvier 1804 à décembre 1807, puis de mai 1811 à septembre 1816, date du retour définitif à Paris.

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Benjamin Constant n’explique pas ce qui le pousse à tenir un journal, ni pourquoi il l’interrompt. On peut néanmoins en deviner les raisons à la lecture. C’est une période de grande incertitude personnelle qui s’ouvre alors pour lui, du point de vue à la fois créatif et sentimental. Déchu des responsabilités qu’il exerçait sous l’Empire, Constant est sans cesse en mouvement, à l’intérieur de l’Europe (l’Allemagne en particulier, qui l’attire durablement) ou de la Suisse. Mais aussi d’une femme à l’autre, avec à l’arrière-plan la séparation impossible mais inévitable d’avec Mme de Staël, afin que son propre talent puisse prendre son essor.

Un «esprit sauvage»

Il cherche justement l’objet de pensée qui lui permettra de prétendre à la postérité. Ce sera d’abord la religion, puis la politique. Le journal témoigne d’une recherche intellectuelle toujours en éveil, qui double celle d’un point d’ancrage intime. L’écriture épouse cette diversité, passant sans solution de continuité de l’analyse à la narration, qui finit par se confondre avec le rythme de l’existence.

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Constant est un homme pressé, mais qui ne sait pas vraiment où aller, tant sont nombreuses les routes qui s’offrent à lui. A moins qu’on ait affaire à l’un de ces «esprits sauvages», expression issue de la chimie, et commentée en ces termes à la date du 9 août 1804: «C’est ainsi que les sots et les gouvernants appellent mauvaises têtes les esprits indépendants dont ils ne savent que faire, et qui sont la partie la plus importante de l’espèce humaine.»


Benjamin Constant, «Journaux intimes», Gallimard, coll. Folio classique, 1146 p.

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