Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
La cité de Nablus et le mont Gerizim, où se réunit la communauté des Samaritains. Des Israélites qui font remonter leur généalogie aux Hébreux ayant fui l’Égypte guidé par Moïse.
© JAAFAR ASHTIYEH

Histoire des religions

Qui était vraiment Moïse?

Le grand bibliste Thomas Römer fait le portrait étonnant d’un prophète pluriel, dont la figure biblique se construit à travers les époques, les traditions, les récits et les croyances du Moyen Orient

L’humilité n’est pas seulement une vertu. Elle a, ou du moins elle peut avoir, quelque chose de salutaire, surtout quand elle s’applique à des enjeux symboliques essentiels. Le texte de la Bible est un de ces enjeux. Que de guerres n’a-t-on menées en son nom! De combien de haines fut-il le prétexte, de combien d’injustices, de combien de persécutions! Si jamais plume fut épée, aucune ne semble avoir été plus acérée que la plume unique qui rédigea ce que les juifs nomment la Torah et les chrétiens l’Ancien Testament.

Or cette plume unique n’exista jamais. Ce que nous lisons, aimons ou connaissons sous ce nom est en vérité la sédimentation de nombreuses traditions narratives et religieuses dont une lecture un peu précise parvient sans mal à montrer qu’elle ne parvint jamais à autre chose qu’une série de compromis. L’idée d’une dictée directe de Dieu ou de l’Esprit saint à un homme, se nommât-il Moïse, est un mythe. Le Pentateuque, pour ne parler que de lui, est une œuvre collective qui fait se superposer des traditions diverses, répondant à des objectifs différents (historiques, sacerdotaux, mythiques) dont on peut, assurément, croire au caractère sacré, mais qu’on ne saurait réduire à une seule voix.

C’est à une démonstration exemplaire de cette philologie biblique que nous convie Thomas Römer dans une étude consacrée aux quinze premiers chapitres du Livre de l’Exode qui comprennent le récit de la sortie d’Egypte intitulée Moïse en version originale et publiée conjointement par Bayard et Labor et Fides.

Le miracle de toute une vie

Pourquoi avoir choisi ces quinze chapitres-là? Pour au moins deux raisons. La première est qu’ils racontent une période et un épisode essentiels de la vie d’Israël et de Moïse, son plus grand prophète, la seconde est qu’ils mènent à la célébration de la Pâque juive, qui scelle le renouvellement de l’Alliance passée jadis entre YHWH et Abraham. Nous sommes là au cœur de notre culture religieuse. Moïse, c’est, d’une certaine façon, le miracle de chaque naissance, la vôtre comme la mienne, le miracle de toute vie demandant à être recueillie par une figure maternelle, qu’elle soit la mère véritable ou quelque fille de pharaon.

La sortie d’Egypte, c’est le mouvement le plus profond par lequel, d’âge en âge, de pays en pays, des peuples se sont arrachés à la servitude pour se mettre en route vers quelque improbable Canaan. L’Alliance, c’est le pacte qu’un peuple, que tout peuple contracte avec le Dieu qu’il se donne et qui lui donne sa Loi. Ce qui se joue ici n’est rien de moins que l’essentiel. La prochaine fois que vous passerez au Louvre, allez vous baigner dans la si chaude lumière de l’admirable Moïse sauvé des eaux de Nicolas Poussin.

Or l’histoire que racontent ces quinze chapitres du récit de l’Exode, comme Thomas Römer le montre avec la précision et la patience du véritable philologue (ou du véritable bibliste) «n’a pas été mise par écrit d’un seul trait; elle est le résultat de nombreuses relectures et de compilations de documents qui étaient à l’origine indépendants les uns des autres». Il résulte de la véritable tentative d’«archéologie textuelle» qui découle de cette constatation que «les textes bibliques n’ont pas été compilés dans un souci de cohérence mais plutôt comme le dialogue de différentes options théologiques et de différentes visions d’un même personnage.»

Salut public

Dans toute sa modestie, un tel constat me paraît capital. En cette époque où s’affrontent les littéralismes les plus aveugles et les plus intransigeants – qu’ils soient le fait de curés, de pasteurs, de rabbins ou de mollahs –, reconnaître la richesse et la diversité lexicale, syntaxique, morphologique ou intertextuelle d’un tel texte, les exposer sans parti pris, reconnaître le caractère conjectural de telle ou telle hypothèse, c’est, je crois, faire œuvre de salut public. Nous avons besoin de livres comme ce Moïse de la même façon que, jadis, nous avons tous eu besoin d’être sauvés des eaux.

Thomas Römer, Moïse en version originale. Enquête sur le récit de la sortie d’Egypte, Bayard et Labor et Fides, 277 p. ****

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps