Samedi Culturel: L’américanisation du monde est-elle inéluctable?

Frédéric Martel: Après avoir travaillé sur la production culturelle aux Etats-Unis, j’ai eu envie d’aller voir comment l’Amérique existait hors de l’Amérique pour mieux m’informer sur l’américanisation du monde. Je me suis demandé comment les autres pays résistent, comment les Chinois, comment les Arabes construisent leur propre industrie mainstream. Deux facteurs interviennent. Premièrement, la construction d’une industrie mainstream s’accompagne d’une lutte à l’intérieur de chaque aire culturelle. Ainsi dans les pays arabes où les Saoudiens se battent en même temps contre les Iraniens ou les Libanais par exemple. Deuxièmement, derrière un discours de façade anti-américain, on retrouve les mêmes valeurs dans toutes les productions locales. Les Chinois ou les Arabes disent qu’ils veulent défendre les leurs; en les interrogeant, on s’aperçoit que ce sont les mêmes que celles de Disney: protection de la famille, pas de sexe, pas de violence, un discours qui n’est ni contre les religions, ni contre les personnes, ni contre les races…

- A la fin, c’est toujours la culture américaine qui gagne?

- Je ne crois plus que l’Amérique détruit les cultures nationales. Je ne dis pas qu’elle les encourage naturellement, mais elle les encourage souvent parce qu’elle les produit et qu’elle les finance. En Inde, pour une large part en Corée, en Chine via Hongkong, au Brésil, au Mexique, l’Amérique finance les cultures nationales. Où que vous alliez, la musique, le livre, la télévision sont nationaux et survivent bien. Il reste des cinématographies nationales fortes en France, en République tchèque et ailleurs. En revanche, l’Amérique détruit tout ce qui n’est pas national pour devenir la seule autre culture. Jefferson disait: «Chaque homme a deux patries, la sienne et la France.» J’ai écrit de manière ironique: «Chaque homme, chaque Européen a deux cultures, la sienne et la culture américaine.» Cela se passe partout dans le monde. Si vous cherchez la culture commune aux Européens, à Prague, à Berlin, à Londres, en Espagne – je parle de la culture mainstream, pas de l’art sophistiqué – vous retrouvez toujours la culture américaine.

- Y a-t-il une explication à la pénétration de ce modèle?

- D’abord, la puissance d’industries qui ont des moyens colossaux répartis sur les cinq continents, et un appareil de communication d’une qualité exceptionnelle. En amont, il y a une production dont on a sous-estimé le professionnalisme et la complexité. Le discours français suppose que l’art est compliqué à faire alors qu’un blockbuster ne le serait pas. Or à Hollywood, des centaines de PME-PMI interagissent dans des processus complexes où interviennent les syndicats, les agences de talents, les sociétés de production indépendantes. Enfin, il faut compter sur la diversité culturelle américaine, à l’écran mais aussi dans la population qui va recevoir le film initialement – si ça marche aux Etats-Unis, ça va marcher dans le reste du monde, parce qu’ils sont le monde en miniature.

- La diversité n’est donc pas une propriété européenne?

- En France, quand vous allez dans une industrie culturelle et que vous voyez des Noirs ou des Asiatiques, vous le remarquez, car c’est encore rare. Où que vous alliez aux Etats-Unis, de l’Université aux directions de studios, vous verrez une grande diversité. Elle pourrait être plus grande. Elle le sera, car c’est par la diversité culturelle que les Américains vont asseoir leur puissance. Et paradoxalement, c’est à cause de notre discours incantatoire sur la diversité et de notre faiblesse dans la réalité que nous échouons.

- La culture «mainstream» finira-t-elle par tuer l’art?

C’est une manière très européenne de poser la question et on la posait ainsi aux Etats-Unis jusque dans les années 1960. Aujourd’hui, les critères ne sont pas faciles à définir. Qu’est-ce qui va indiquer que vous êtes devant une œuvre d’art? Je ne mets pas sur le même plan Lady Gaga et Beethoven; en revanche, je demande quel est le critère qui permet d’affirmer que Toy Story est moins bien qu’un Patrice Chéreau, par exemple. Il y a de l’art dans l’entertainment. Les Etats-Unis sont une ultra-démocratie. La frontière entre l’art et l’entertainment s’évanouit. Internet balaie ces distinctions.

- En Europe, on se bat pourtant pour séparer la culture «mainstream» de l’art, y compris sur Internet.

Nous vivons le basculement vers le numérique comme une menace. Nous avons un discours de défense face aux discours offensifs et enthousiastes incarnés par les patrons des pays émergents qui sont très jeunes. L’Arabie saoudite, l’Inde, le Brésil n’ont presque pas de production culturelle dans l’analogique. Internet est leur occasion d’exister. Mon enquête a suivi deux lignes parallèles, d’une part la mondialisation et la résistance des pays émergents, d’autre part le basculement numérique. Au début, parce que c’est vu ainsi d’Europe, j’imaginais que ces deux lignes étaient séparées. Or elles se croisent. Le débat sur la transition si difficile à vivre chez nous – les droits d’auteur, la télévision de masse devenant une télévision diversifiée, l’information, l’avenir du journalisme – n’existe pas dans les pays émergents. Le basculement numérique leur donne d’autant plus de force pour se propulser qu’ils peuvent se dispenser. Les groupes de ces pays ne pensent qu’Internet, ils n’ont pas d’autre modèle économique. Je ne dis pas que ce sera une réponse au mainstream américain et que la France et l’Europe vont disparaître de la culture mondialisée. Mais si ce livre permet à un certain nombre d’acteurs de se dire qu’il y a des possibilités et qu’il faut se lancer sans attendre, il aura eu sa raison d’être.

Propos recueillis par L. W.