Cinéma

«Les éternels», portrait d’une femme fidèle

La neuvième fiction de Jia Zhang-ke joue habilement avec les codes du film noir pour une nouvelle fois documenter avec mélancolie l’évolution de la Chine contemporaine

Dans cette petite ville minière en déliquescence du nord-est de la Chine, Qiao est une figure locale. Compagne de Bin, un caïd intronisé comme son héritier par un entrepreneur mafieux, elle est une femme de poigne veillant sur leur tripot telle une reine de Saba des milieux interlopes. Lorsque Bin est sauvagement agressé, elle n’hésite pas: pour le défendre, elle dégaine une arme à feu. Mais elle n’a pas de port d’armes, ce qui lui vaut un aller simple pour la case prison. Cinq ans plus tard, à sa sortie, Bin n’est plus là. Restée contrairement à lui fidèle aux valeurs de la pègre et à son code d’honneur, elle décide de partir à sa recherche.

Fer de lance des cinéastes chinois dit de la sixième génération, portée sur le réalisme et la chronique sociale là où la cinquième (Zhang Yimou, Chen Kaige) était notamment fascinée par la reconstitution historique, Jia Zhang-ke documente depuis son premier long métrage, Xiao Wu, artisan pickpocket en 1997, l’évolution d’un pays vivant un formidable essor économique alors même que les inégalités se creusent.

Avec Les éternels, sa neuvième fiction, il poursuit son exploration lucide et désenchantée de la Chine contemporaine à travers une narration s’emparant des codes du cinéma de genre (le polar après le mélodrame il y a quatre ans pour Au-delà des nuages) afin de donner à son récit un souffle romanesque jouant habilement sur les ellipses. On suivra ainsi Qiao sur dix-sept ans, avec des ruptures brutales et de grandes parenthèses entrecoupant des séquences jouant sur la durée.

Après la projection des «Eternels» à Cannes:  Qiao, artisane mafieuse

La première partie du film se déroule dans la province du Shanxi, d’où est originaire le réalisateur. Les mines de charbon y sont menacées, leurs employés jetés à la rue. La seconde se situe dans la région des Trois Gorges, au moment de la mise en route d’un gigantesque barrage devant inonder plusieurs vallées et villes, avec pour conséquence – en marge des dommages écologiques – le déplacement de près de deux millions de personnes. La quête entêtée de Qiao devient alors celle, plus globalement, des exclus du boom chinois, de ces centaines de millions de paysans et ouvriers se battant au jour le jour pour leur survie.


Les éternels, de Jia Zhang-ke (Chine, 2018), avec Zhao Tao, Liao Fan, Xu Zheng, Casper Liang, 2h05.

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