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«Mes étés avec J. K. Rowling»

Chaque semaine, un écrivain d’ici présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Le Lausannois Bruno Pellegrino a choisi la créatrice de la saga «Harry Potter»

Je n’ai aucune mémoire. J’oublie l’ordre des événements et les événements eux-mêmes, j’oublie les saisons et tous les visages. Entre les pages des livres de ma bibliothèque subsistent pourtant des impressions fortes, inexplicablement préservées. Dans un très beau texte de 1905, Marcel Proust décrit la manière dont les lectures d’enfance infusent en nous: de ces livres anciens, on ne pourrait citer, au mieux, qu’une phrase ou deux; mais la lumière du jardin, le bruit de la fontaine, la voix des adultes qui nous cherchaient, sont restés pris dans le papier. Si bien que, «s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus» (Sur la lecture, Actes Sud, 1988).

J’ai découvert Harry Potter au printemps 2000. J’avais 11 ans, l’âge du héros quand il apprend qu’il est un sorcier. Commercialement, je devais être le public cible. Les trois premiers tomes étaient parus en français et en poche, je revois la tranche de ces Folio Junior que j’ai avalés en quelques semaines.

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Il faut imaginer une époque où internet ne tenait qu’une place réduite dans mes journées; je ne sais même plus si l’ordinateur familial était déjà connecté. Je n’ai pas lu d’articles, pas écouté d’interviews de cette J. K. Rowling dont le nom figurait en couverture, je savais à peine à quoi elle ressemblait et ne connaissais de sa biographie que la part légendaire: la jeune mère divorcée et sans le sou qui, dans un train entre Manchester et Londres, se met à inventer une histoire, n’a rien pour la noter mais qui, en arrivant à King’s Cross, porte tout un monde en elle.

Ma mère m’a acheté le quatrième tome le jour de sa sortie, le 29 novembre 2000. Puis, j’ai patiemment attendu le livre suivant. Le rituel se répéterait pendant sept ans. C’est dans cet intervalle – mon adolescence –, au cours de cette longue lecture, qu’au sujet de Rowling je me suis posé pour la première fois cette question d’écrivain: mais comment est-ce qu’elle fait?

Lire pour écrire

Plus jeune, chez Agatha Christie ou Arthur Conan Doyle, la mécanique m’intriguait déjà, mais il s’agissait surtout de résoudre l’énigme. Avec Rowling – peut-être parce que l’œuvre était inachevée, donc encore ouverte –, quelque chose s’ajoutait à l’envie de comprendre ce que cachait la Chambre des Secrets ou ce que Sirius Black voulait à Harry. La question était plus technique: comment l’auteure faisait-elle, concrètement, pour assembler les pièces de ses petites machines magiques? Comment s’y prenait-elle pour créer l’attente, pour négocier l’articulation des chapitres, des paragraphes? Comment fabriquait-elle ses phrases? Avec Rowling, je me suis mis à lire pour écrire.

Aujourd’hui, j’ai oublié les détails de l’intrigue, le nom des personnages. Il me reste les livres, témoins palpables des heures passées à les lire – leur poids dans la main, la texture du papier français de chez Folio, du papier anglais de chez Bloomsbury. Parce qu’ils sortaient en juin ou en juillet, ces livres ont enregistré la matière des étés de mon adolescence.

Fascination pour le Royaume-Uni

En 2001, je séjourne dans le sud de l’Angleterre avec ma famille. Nous suivons des cours d’anglais dans une école pleine de couloirs et d’escaliers, nous allons dans des pubs de bois sombre, le nom des rues me ramène à ces romans que je dévore. Ce séjour organise ma fascination pour le Royaume-Uni. J’apprends la langue à toute vitesse. Et lorsqu’en juin 2003 paraît enfin la version originale du cinquième tome, je suis prêt: je lis pour écrire, pour l’écrire – je me mets à traduire.

Cet été-là – celui de la canicule –, je cherche soigneusement les mots inconnus dans le dictionnaire. J’imagine des solutions pour rendre les sonorités et les néologismes. Je décrypte, je tâtonne, je me décourage, je précise, je jubile – bref, j’écris. Tout le premier chapitre. Quand le livre sort en français, en décembre, je compare phrase à phrase ma version et la traduction officielle de Jean-François Ménard.

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A la parution du dernier tome, en juillet 2007, j’ai conscience que quelque chose se termine. J’ai 18 ans, presque 19. Quelques mois plus tôt, j’ai découvert en classe un certain Marcel Proust, dont je ruminerais longtemps les phrases marquetées en me demandant, bon sang, comment il fait. Mais pour l’heure, je tourne les pages finales de la saga et ces pages enregistrent, à mon insu, les lumières et les odeurs, le piquant sur mon torse de l’herbe du jardin, toute la matière de l’été.


Bruno Pellegrino

Bruno Pellegrino a étudié les Lettres et les sciences politiques à Lausanne. Lauréat en 2011 du Prix du jeune écrivain pour «L’idiot du village et autres nouvelles» (Buchet Chastel), il est aussi membre du collectif AJAR et participe depuis le début de l’année à l’écriture du feuilleton littéraire «Stand-by» avec Aude Seigne et Daniel Vuataz. Bruno Pellegrino vit à Lausanne.

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Profil

1988 Naissance à Morges

2011 «L’idiot du village et autres nouvelles» (Buchet Chastel).

2015 «Atlas nègre» (premier roman) (Editions Tind).

2016 «Atlas Hotel» (Rotpunkt).

2017 «Electrocuter une éléphante» (Paulette).

2018 «Stand-by», dessins de Frédéric Pajak (Zoé).

2018 «Là-bas, août est un mois d’automne» (Zoé).

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