L’apocalypse selon Baricco

L’auteur célébré de «Novecento» s’interroge dans une suite d’articles décapants sur la fin de la culture

Genre: Société
Qui ? Alessandro Baricco
Titre: Les Barbares. Essai sur la mutation
Trad. de l’italien par Françoise Brunet Vincent Raynaud
Chez qui ? Gallimard, 226 p.

Une ministre de la Culture qui ne lit pas; des chaînes de télévision qui vendent du «temps de cerveau humain disponible» à des marques de boisson sucrée; des émissions de téléréalité toujours plus débiles (au sens propre), du sport qui sent l’argent sale, des tweets avec huit fautes d’orthographe… Comment désigner en un mot ce catalogue déprimant, auquel on a oublié de mentionner la malbouffe, les e-librairies géantes et les frasques tragiques de Nabilla?

Alessandro Baricco le constate: nous vivons une sorte d’«apocalypse culturelle». Mais qui sont ces barbares qui assiègent la citadelle culture et mettent à sac tout ce que la civilisation a produit de plus raffiné et de plus sacré, et pourquoi le font-ils? Le romancier turinois, auteur du fameux monologue théâtral Novecento: pianiste, qui est aussi journaliste et philosophe, a creusé la question au-delà des poncifs. N’en déplaise à certains, il ne nous mène pas sur la piste du grand méchant capital.

Sa réflexion est d’abord parue en une série d’articles dans le quotidien La Repubblica , puis a été publiée sous forme de livre en 2006, avant d’être traduite en français huit ans plus tard seulement. Mais cet essai, bien que datant d’avant la crise financière, de Twitter et des Google Glass (entre-temps devenues has been), n’a rien perdu de son actualité.

L’invention de la profondeur

«Nous voyons les saccages, mais nous ne voyons pas l’invasion», écrit Alessandro Baricco. C’est pourquoi il faut prendre de la hauteur pour comprendre le changement en cours, percevoir la mutation qui est en train de se produire: une nouvelle façon de penser, de voir, de dire le monde est en phase d’émerger et de remplacer la culture «bourgeoise et romantique» dont l’Occident est issu.

En quoi consiste cette mutation? Pour dire les choses très simplement (à la manière de l’auteur, qui affectionne la simplicité de ton et l’humour, ce qui ferait de lui un professeur d’histoire idéal): la bourgeoisie du XIXe siècle avait en quelque sorte inventé la profondeur de la connaissance. Pour cette élite naissante, qui construisait sa légitimité sur un savoir acquis et non des privilèges de naissance, le sens des choses s’offre à celui qui, patiemment, fait l’effort de creuser. En clair, le bourgeois trouvait du sens et du plaisir à se concentrer longuement sur un objet d’étude.

Tout le contraire du «barbare», ou mutant émergeant au XXIe siècle qui, lui, s’en tient strictement à la surface. Etre figé sur un objet l’asphyxie: il a besoin de le relier dans des séquences. Le plaisir et le sens, il les trouve dans le fait de circuler entre différents objets. Par exemple, un dimanche barbare peut consister à regarder la série Hunger Games , un verre de cabernet sauvignon californien dans une main, et l’autre posée sur une version de poche des Contes de Maupassant

Pourquoi lire et relire La Divine Comédie , ou écouter 20 fois la «Neuvième Symphonie» pour accéder à des niveaux de lecture ou d’écoute complexe? Le «barbare» n’en a pas le temps. Le siècle de l’information s’ouvre sur des multitudes de mondes à expérimenter. La superficialité n’est pas une conséquence de la mutation culturelle en cours, soutient Baricco, elle est au cœur de cette façon nouvelle de voir et de penser. Qui a des effets bien réels sur la culture.

La mondialisation de la production et de l’usage du vin, la transformation du football en pur spectacle, les mutations dans le monde du livre montrent toujours la même tendance: de citadelles réservées aux initiés, elles se métamorphosent en lieux de passage, en stations de métro pour touristes pressés avides d’émotions rapides et efficaces.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’essayiste n’a pas écrit ce livre contre les barbares, il ne cesse d’ailleurs de le répéter aux journalistes. Car d’une part, ce que nous appelons «civilisation» est une construction socioculturelle qui a à peine deux siècles. Ce qui pour nous est le summum du raffinement, la musique de Beethoven par exemple, était considéré comme basse et frivole au début du XIXe, au crépuscule de l’esprit aristocratique.

D’autre part, apeurés par la mutation, nous dressons artificiellement une frontière entre civilisation et barbarie, un peu comme l’Empire du Milieu et sa gigantesque muraille, qui fut selon Baricco la plus formidable idée concrétisée en pierre: l’invention du barbare. Il estime donc qu’au fond, il ne sert à rien de lutter car nous sommes déjà ce que nous craignions de devenir. La mutation est inévitable: ce que nous appelons aujourd’hui barbarie s’appellera demain civilisation.

Encore un peu de temps

La thèse de Baricco a eu un grand retentissement en Italie. A témoin l’avis d’Eugenio Scalfari, auteur d’un essai sur la fin de la modernité, Sur la grande mer ouverte (SC du 29.12.2012), qui conteste sa théorie. «Baricco n’est pas et ne peut pas être un barbare car il est pétri de mémoire historique. […] Il ne décrit pas les barbares mais les «barbarisés», qui parlent encore notre langage mais le défigurent, utilisent encore nos institutions mais les corrompent…» Les vrais barbares, ceux qui veulent tout détruire, tout purifier, pour créer une ère neuve, ne sont pas encore là, estime le vénérable intellectuel de 86 ans. Nous voilà rassurés.

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