Alors qu’il n’a même pas 15 ans, Ethan Hawke est en 1985 à l’affiche d’Explorers, de Joe Dante. Quatre ans plus tard, le voilà engagé par Peter Weir pour Le cercle des poètes disparus, futur film culte qui lancera véritablement sa carrière. De jeune espoir du cinéma américain, il deviendra alors un acteur établi aux choix de carrière souvent pertinents, privilégiant des films exigeants au détriment du cinéma plus commercial qui lui tendait les bras.

En août dernier, le natif d’Austin a été célébré par le Locarno Festival, qui lui a décerné un Excellence Award. L’occasion pour le fidèle compagnon de route de Richard Linklater (sept films sous sa direction, dont l’acclamé Boyhood) de dévoiler sur l’écran XXL de la Piazza Grande son quatrième long métrage en tant que réalisateur, Blaze, biopic consacré au musicien country Blaze Foley, Texan lui aussi, tragiquement disparu en 1989 peu après son 39e anniversaire. A quelques heures de cette première internationale, à l’issue d’une conférence de presse qui le voyait rassurer l’audience en soulignant que même les fans de country ne connaissent pas Blaze Foley, il racontait au Temps l’aventure de ce film lumineux.

«Le Temps»: Blaze Foley est, à l’instar de Dave Van Ronk, chanteur folk dont les frères Coen se sont inspirés pour «Inside Llewyn Davis» (2013), un de ces artistes qui n’étaient tout simplement pas là au bon moment. Est-il pour vous un «beautiful loser», un de ces perdants magnifiques qui peuplent l’histoire de la musique?

Ethan Hawke: Oui, dans un sens, c’est vrai. Inside Llewyn Davis est d’ailleurs un de mes films musicaux préférés. J’aime tout particulièrement le travail effectué sur le son, qui y est incroyable; la musique est très présente, vivante, les enregistrements sont fabuleux. On a étudié le film d’un point de vue sonore avant le tournage du nôtre.

Avez-vous visionné d’autres films musicaux, comme «En route pour la gloire» (1976), le biopic que Hal Ashby a consacré à Woody Guthrie?

Je n’ai pas revu de films musicaux, car la plupart ne sont pas très bons. Mais j’adore le documentaire The Blues Accordin’ to Lightnin’ Hopkins. Lightnin’ Hopkins était d’ailleurs un des grands héros de Townes Van Zandt, qui fut proche de Blaze. Il y a dans ce film de Les Blank une énergie que l’on voulait capturer. Sinon, j’ai donné des crédits de production à Kevin Triplett, qui a réalisé le documentaire Blaze Foley: Duct Tape Messiah (2011). J’ai tellement appris sur Blaze grâce à lui que, honnêtement, je n’aurais pas pu réaliser mon film sans son travail.

Votre film a quelque chose d’organique dans sa manière d’entremêler différentes temporalités, avec comme fil conducteur une interview de Townes Van Zandt et le dernier concert donné par Blaze. La musique, elle, va et vient entre les séquences. Le film a-t-il véritablement pris forme lors du montage?

Le tournage a été comme une fête, il y avait tellement de musique, d’amusement… Ça me manque! Le montage a ensuite en effet été le moment où j’ai véritablement dû écrire le film: qu’est-ce que je voulais dire, comment j’allais le dire… Le plus incroyable, c’est qu’au départ, je ne savais absolument pas si Ben Dickey, qui interprète Blaze, allait être capable de jouer; ça a été une grosse prise de risque. J’avais confiance, mais j’ai gardé cette idée que s’il ne parvenait pas à jouer, je pourrais toujours faire un film court et très impressionniste, avec beaucoup de musique. Mais au fur et à mesure que le tournage avançait, j’ai vu qu’il était un excellent acteur, qu’il arrivait à faire tout ce que je voulais. Ça a été la même chose avec Charlie Sexton, qui interprète Townes Van Zandt. J’avais sur-écrit le film en me disant qu’il y aurait au moins quelques scènes qui marcheraient, mais au final ils étaient tous les deux tellement bons qu’elles ont toutes marché, ce qui a rendu le montage très difficile.

Laissez-vous beaucoup de liberté et d’espace à vos comédiens?

Oui, car j’aime créer la sensation d’une répétition. Sur le plateau d’un film de Richard Linklater, quelqu’un qui n’avait jamais travaillé avec lui m’a dit un jour qu’il ne se souvenait plus quand on avait commencé à tourner. Richard a cette capacité de détendre les gens; il adore répéter, alors que la plupart des réalisateurs n’aiment pas ça. Du coup, quand il prend la caméra, vous avez tellement répété que vous êtes soulagé et très relax. Et je sais que moi, comme comédien, c’est quand je suis détendu que je suis le plus créatif. J’ai donc essayé de garder cet état d’esprit sur le plateau. Si quelqu’un n’aimait pas une scène, je la coupais. J’ai essayé d’être le plus détaché possible.

Vous avez travaillé sur le scénario avec Sybil Rosen, la veuve de Blaze, auteure d’un livre sur son histoire. Sans être elle-même musicienne, fut-elle à Blaze ce que June Carter fut à Johnny Cash?

Il y a dans l’histoire de la musique de belles histoires d’amour. L’histoire de Johnny et June est magnifique parce qu’elle a duré. Johnny a pu vivre longtemps, mais pas Blaze… Cet aspect de sa vie est triste.

Lire aussi: Ethan Hawke, les confessions d’un ex-poète disparu

Quelle a été la réaction de Sybil en découvrant le film?

Je préférerais qu’elle réponde elle-même à cette question. J’avais peur de lui montrer le film, car elle a été ma plus grande ressource. Quand je me demandais comment raccourcir le film, elle m’a beaucoup aidé. Ce qui rend Sybil si fabuleuse, c’est qu’elle n’est pas seulement une des personnes qui ont inspiré le film, mais également une écrivaine, une vraie artiste. Elle connaît la différence entre les faits et la fiction. Elle sait qu’une bonne œuvre d’art est différente d’un bon documentaire.


En route (enfin) pour la gloire

«Je ne veux pas devenir une star, je veux devenir une légende», dit Blaze Foley à sa compagne Sybil Rosen alors qu’ils ont pris place, tels des hobos, à l’arrière d’un pick-up. On ne sait pas si cette citation est véridique, mais elle résume l’effet que produit sur le spectateur le biopic qu’a consacré Ethan Hawke à un musicien country oublié mais dont la musique, c’est l’un des bons côtés de la dématérialisation des supports, est aujourd’hui accessible en streaming. On en ressort en effet avec la certitude que si le musicien country texan n’a jamais été la star qu’il aurait pu être, son destin a assurément de quoi faire de lui une légende.

Mais si Blaze est un film formidable, c’est parce qu’il ne cherche justement pas à raconter une légende, à l’extrême opposé du divertissant Bohemian Rhapsody, qui, plutôt que de plonger cœur et âme dans le parcours des Anglais de Queen, se contente de résumer leurs quinze premières années de carrière de manière chronologique. Ethan Hawke, lui, parvient à donner beaucoup d’épaisseur à son récit à travers un montage entremêlant plusieurs temporalités permettant d’approcher au plus près la personnalité de Blaze Foley, mais sans jamais tomber dans la psychologie de comptoir.

S’il n’avait pas été tragiquement abattu en voulant protéger un vieil ami racketté par son fils, le musicien aurait-il pu devenir l’équivalent de son ami Townes Van Zandt? C’est la question qu’on se pose au final, car le réalisateur n’y répond pas. Pour lui, seule compte la musique. Il a en outre pris un risque payant en confiant les rôles de Foley et de Van Zandt non pas à des acteurs sachant vaguement gratter une guitare, mais à de véritables musiciens: le songwriter folk Ben Dickey et Charlie Sexton, compagnon de route de Bob Dylan depuis la fin des années 1990.

Blaze, d’Ethan Hawke (Etats-Unis, 2018), avec Ben Dickey, Alia Shawkat, Charlie Sexton, Josh Hamilton, 2h09.