Essai 

Etienne Barilier s’interroge: l’humanisme peut-il résister à la force?

Dans un essai court et cinglant, l’écrivain suisse se dit convaincu que la lutte contre le terrorisme islamiste passe par les idées. Contre ceux qui affirment que l’Europe «n’a rien à offrir» aux jeunes attirés par le djihad, le philosophe estime au contraire que nous avons les moyens moraux de lutter, en puisant dans la tradition humaniste, en respirant l’air de liberté qu’elle nous a léguée

Des attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015, du Bataclan en novembre jusqu’aux récentes attaques de Bruxelles, où tant de vies ont été ôtées, la question nous hante jour et nuit: au-delà de l’agenda de la terreur imposé par l’Etat islamique et de tous les aspects politico-stratégiques, qu’est-ce qui attire tant de jeunes l’abîme djihadiste, jusqu’à tuer et se faire exploser au cœur d’une foule d’innocents?

Tout rouge

Face à certains experts qui prétendent que «c’est parce que nous (les démocraties occidentales) n’avons rien à leur offrir», Etienne Barilier se fâche tout rouge. Oui, affirme-t-il, nous avons quelque chose à offrir… Mais quoi? L’objet de Vertige de la force, essai concis aux idées claires, c’est de retrouver le fil d’une pensée effilochée; rappeler comment le règne de la force et de l’obscurantisme a été neutralisé par d’hardis précurseurs, et respirer l’air de liberté qu’ils nous ont légué.

De la force à la loi

Sébastien Castellion, Pierre Bayle, Montesquieu: de la renaissance au siècle des Lumières, ces hommes ont su démasquer une vieille imposture: tuer au nom de Dieu est un crime, et rien de plus. «Il faut faire honorer la divinité, et ne la venger jamais», écrivait le génial juriste des Lumières dans «L’Esprit des lois», et il avait tout dit. Mais en janvier 2015, le délit de blasphème, «crime de devoir sacré» comme l’appelle Barilier, a ressurgi dans une Europe abasourdie. Et certains ont cru devoir y trouver des justifications: oui, peut-être, «Charlie» avait manqué de respect à la religion d’autrui…

Déguisé

Inquisition d’hier, barbarie djihadiste d’aujourd’hui: ce qui est à l’œuvre, c’est tout simplement l’exercice jouissif de la force, déguisé en impératif religieux. Simone Weil, dans L’Iliade ou le poème de la force, avait perçu son pouvoir anthropologique: la force tue, et quand elle ne tue pas – ou pas encore – elle transforme sa victime, la «change en pierre». Déshumanisée, celle-ci en vient parfois à accepter son triste sort.

Et l’islam, dans tout cela? Etienne Barilier ne l’acquitte pas si facilement de sa responsabilité dans les événements actuels. Bien qu’il ne légitime pas le terrorisme, l’islam admet toutefois le recours à la force, quand il s’agit par exemple de convertir les non-musulmans, rappelle le philosophe suisse. Tandis que les Evangiles ont renoncé à tout usage de la force, voire ont fait «le choix de la faiblesse». Bien sûr, vingt siècles de chrétienté ont largement contredit le message initial du Christ, mais l’écrivain insiste: les croisades, c’est du passé, tandis que le djihad fait des ravages aujourd’hui-même.

L’islam rétrograde par nature?

Christianisme libérateur contre islam par nature rétrograde? Etienne Barilier se défend de faire des amalgames: «C’est parce que je considère les musulmans comme des frères humains que je ne les crois pas indignes de la critique. Critiquer quelqu’un d’égal à égal, c’est le respecter», disait-il récemment à Echo Magazine (17.03.2016). Convaincu, comme Marcel Gauchet, que le christianisme peut se définir comme «la religion de la sortie de la religion», Etienne Barilier en conclut, par une symétrie qui laisse un peu mal à l’aise, que «l’islam apparaît comme la religion de la clôture dans la religion.» Si le christianisme primitif est à mille lieues de l’Inquisition, ne pourrait-on pas dire qu’à l’inverse, les débuts conquérants de l’islam ont été bien tempérés par les grandes heures du califat omeyyade, qui protégeait une myriade de minorités? Vaste débat, qu’il est de toute façon bon d’ouvrir.

Apollon et Dionysos

Le remède, pour Barilier, est à trouver chez les anciens Grecs. Dans la vie comme dans l’art, il faut «unir Apollon à Dionysos», écrit l’essayiste, c’est-à-dire marier l’élan vital, sauvage et parfois brutal, à la «forme», qui contient, dompte et organise et élan. Autrement dit, encadrer les forces ténébreuses par celles de l’esprit, qu’elles se manifestent dans le nationalisme, le djihadisme, la soumission des femmes ou des minorités. C’est offrir «autre chose» que la fascination morbide pour l’abîme.


Etienne Barilier, Vertige de la force, Buchet-Chastel, 118 p. ****

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