La 11e édition de la collection d’art du Temps nous emmène du côté d’Ermenonville, en Picardie, dans le parc Jean-Jacques-Rousseau, dessiné en 1775. Notre guide en ce lieu, Etienne Chosson, a été sélectionné dans le cadre des Prix New Heads – Fondation BNP Paribas 2015, remis le 9 décembre dernier et où chaque année un jeune artiste se voit confier la réalisation d’un multiple pour les lecteurs du Temps. Très vite, il était clair pour lui qu’il travaillerait pour cette édition avec les images prises dans cet espace vert, fruit des Lumières.

Des images qu’il expose justement dans son installation pour l’exposition Get Out, curatée par Latifa Echakhch, qui a servi de base au jury international pour choisir les New Heads. Ce sont des diapositives, a priori de fragiles et menus morceaux de papier d’environ dix centimètres sur douze, mais qui offrent en fait une densité incroyable. L’œil peut plonger à l’infini dans chaque centimètre carré où se concentre le paysage.

Vidéo. Etienne Chosson explique sa démarche artistique

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Etienne Chosson a été attiré par ce parc avant même de venir étudier à la Haute Ecole d’art et de design genevoise, d’abord en échange Erasmus dans le cadre de son bachelor à l’Ecole de photographie d’Arles, puis pour un master en arts visuels terminé l’été dernier. Il y a plusieurs fois été accueilli pour de courtes résidences, qui lui ont permis d’ébaucher un travail qu’il estime encore à ses prémices. S’il s’y sent bien, c’est qu’il en est une sorte de promeneur idéal, susceptible de le vivre, de le lire tel que son créateur, René-Louis de Girardin, l’a conçu, en s’inspirant notamment de Rousseau et de sa Nouvelle Héloïse. Le marquis, en 1778, offrit d’ailleurs au philosophe l’hospitalité dans son château. Jean-Jacques y mourut brutalement, quelques semaines après son arrivée. On l’enterra, provisoirement, sur l’île des Peupliers.

Comprendre les choses

Le jardin se démarque de la symétrie des parcs français qui contraignent le regard. Il multiplie au contraire les possibles. Les «fabriques», de petits bâtiments – kiosque, fausses ruines, pierres marquées de citations –, participent à constituer des sortes de tableaux, ponctuant la promenade, cette activité émancipatrice de la pensée si prisée par le Promeneur solitaire. Justement, penser, c’est un des atouts de notre jeune artiste. Il a en effet commencé par étudier la philosophie à l’Université Paris VIII, à Saint-Denis. Et ce n’était pas une erreur de parcours. «Non, j’ai su très tôt que je voulais faire de l’art, mais je devais d’abord développer une capacité à bien comprendre les choses, c’était une sorte de responsabilité.»

Cette précocité dans ses choix, Etienne la doit à son milieu familial. Il est né en 1987 à Vanves, dont on connaît la porte parisienne mais peu les cités banlieusardes plutôt discrètes sur lesquelles elle se referme. Une mère qui travaillait dans les milieux de la musique classique et un père qui fut une figure de ce qu’en France on appelle l’éducation populaire. Enseignant dans les formations supérieures agricoles, Jean-François Chosson était un des leaders de Peuple et Culture, un mouvement issu de la résistance gaulliste mais plus tard secoué par les militances soixante-huitardes. Il y a développé des ciné-clubs mais aussi les pratiques de l’entraînement mental, un système censé permettre au plus grand nombre l’accès à des formations intellectuelles.

Influencé par l’art conceptuel

On le voit, Etienne Chosson possède quelques outils pour dialoguer avec le parc d’Ermenonville, saisir ses tableaux. L’aménagement du parc est lié aux philosophies des Lumières, aux réformes agricoles, aux développements de la science botanique – Rousseau y a réalisé un herbier. «J’y ai vu tout de suite une forme d’exposition, avec un certain nombre d’images composées», raconte l’artiste. 

Au début, il s’y rend avec toutes sortes d’appareils photographiques, jusqu’à travailler à la chambre, avec ces diapositives qu’on réalise image par image et non pas avec un film. Il n’y a pas d’inversion des couleurs comme dans un négatif. «A un moment donné, j’avais sur ma table d’un côté le livre du créateur du parc, De la composition des paysages (1777), un des premiers textes où le mot «romantique» est utilisé pour autre chose que pour parler du roman, et de l’autre les diapositives. Le texte donne les clés de la composition du parc mais aussi des images que j’en ai faites. J’avais là la base de mon installation qui documente le geste créateur du parc et en donne l’explication. J’ai été très influencé par l’art conceptuel des années 1970, qui préconise non pas d’apporter un nouvel objet dans l’espace d’exposition mais de documenter un geste poétique existant.»

Intitulée Romantic Landscape for Domestic Window, la proposition artistique pour les lecteurs du Temps est encore plus simple. «Je me suis demandé comment amener le parc dans un espace domestique. Je trouvais intéressant de confronter deux formats standards, la fenêtre et la diapositive, en contradiction avec l’atmosphère romantique du parc.» Les trois diapositives sont présentées chacune dans une pochette, dessinée spécialement par Etienne Chosson avec le graphiste Kevin Gotkovsky. On peut ainsi les avoir en permanence sous les yeux, ou les sortir de temps à autre, quand l’envie vous prend d’une balade philosophique. On peut alors les distribuer sur une ou plusieurs fenêtres, tel un paysage dans le paysage, qui tout à la fois cache et invite a voir. Chacun est invité à composer son triptyque, tout comme il pourrait se promener librement dans le parc Jean-Jacques-Rousseau. Cette documentation artistique des jardins d’Ermenonville est destinée à être continuée. Etienne Chosson la relie aisément à ses autres réalisations, même si au premier abord celles-ci peuvent paraître hétéroclites. «Le parc libère la pensée, c’est-à-dire une parole intérieure. Je travaille beaucoup autour de la prise de parole.» Ainsi, il a conçu une performance à partir d’une des premières vidéos de Carole Roussopoulos, Le F.H.A.R.

En 1971, la Valaisanne a filmé les discussions animées qui avaient lieu dans une salle de cours de l’Université de Vincennes – l’ancêtre de l’Université de Saint-Denis – peu après une manifestation du Front homosexuel d’action révolutionnaire. Dans (…) aux Beaux-Arts, tous les jeudis de 6 à 8 (…), Etienne Chosson lance la vidéo, puis l’éteint et prend le relais, s’appropriant la parole des uns et des autres, tous parlant librement de leurs expériences, théorisant et débattant sur l’homosexualité et la société en mouvement. Il a déjà eu plusieurs occasions de reprendre cette performance, qui lui a valu en décembre dernier le Prix de la Ville de Grenoble lors de l’exposition de Noël du centre d’art Le Magasin.

Paroles d’exilés

Une autre parole que le jeune artiste suit au long cours, c’est celle des migrants, et notamment de ceux qui se sont vu refuser toute demande de refuge. Après un premier projet en 2010 avec des sans-papiers à Paris, il a entamé l’an dernier un travail à Genève. «Je m’intéresse notamment aux notions de vraisemblance, de crédibilité, qui sont appréciées différemment selon les pays.» Ainsi, la parole d’un exilé sera crue ici et inaudible là. Pour le moment, le jeune artiste partage son temps entre ce travail d’écoute qui cherche encore sa forme, un stage dans un espace d’art indépendant genevois et quelques projets d’expositions, naviguant dans une économie de l’art à mille lieues des excès du marché. Nous le suivrons bien sûr. 

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