Portrait

Etienne Daho, éclair obscur

Le chanteur français publie «Blitz», son onzième album studio. Rencontre dans une chambre ensoleillée

Il ajuste sans cesse ses lunettes fumées, d’écaille, pour s’assurer qu’il est bien caché. Derrière son petit blouson de jeans côtelé, dans ses chaussures cirées, il donne le sentiment de tout vous dire et de ne rien montrer. Comme sur la pochette de son disque. Il y pose en fumerolle bleue sur peau verte, casquette cloutée: on dirait un héros tragique de Fassbinder, Transformer de Lou Reed ou l’affiche du court-métrage de Kenneth Anger Scorpio Rising. La virilité surjouée, interlope. Etienne Daho vous tend les clés d’une porte qui s’ouvre sur du vide. Il fait mine de se livrer, il sourit, il vous flatte, il est d’une courtoisie presque surannée. Après trente minutes d’entretien, on en sait moins sur lui qu’en arrivant. Il est la pop à l’état pur, le fantasme que rien n’entame.

Il devait avoir 11 ou 12 ans, à Rennes, encore des fièvres oranaises entre les plis de la peau, le souvenir de l’Algérie, du cap Falcon. Il a repéré un vinyle dans la vitrine d’un disquaire; des hommes kaléidoscopés, Pink Floyd en lettrines narcotiques: «C’était le premier album du groupe. Je n’avais pas assez d’argent pour l’acheter. Je l’ai réservé et je versais chaque semaine des petits sous au vendeur. Cela m’a pris des mois pour ramener le trophée chez moi. Je l’ai écouté sous perfusion pendant des années.» Récemment, Daho se retrouve dans la chambre londonienne de l’archange déchu de Pink Floyd, Syd Barrett, celle dans laquelle il pose pour son album The Madcap Laughs: «J’ai été foudroyé par ce lieu, je crois que les murs ont un pouvoir d’absorption. J’étais là où Syd Barrett avait tellement souffert, où il s’était désintégré.»

Voyeur et exhibitionniste

Il n’y a pas seulement du fan chez Etienne Daho, la quête de la mystique d’une œuvre, mais aussi une fascination vorace pour les artistes, leurs poses, leurs peurs. Il évoque le moment où Lou Doillon est arrivée pour lui demander de produire sa musique: «Elle était tout en cuir. J’ai trouvé cela très beau. Le trouble est important pour moi, surtout dans une époque aussi pudibonde.» Daho, plus tard, l’a photographiée. Elle semble emmitouflée dans sa chevelure et en même temps complètement à nu. «Je suis un photographe contrarié. Si j’avais eu plus d’argent pour me payer du matériel, à l’adolescence, je me serais contenté de la photo. J’aime capturer l’abandon. Ce moment singulier où quelque chose nous échappe.»

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L’étrange tension chez Daho entre le voyeur et l’exhibitionniste et, plus encore, entre le contrôle et la capitulation. On le voit depuis 1981 et son premier album, Mythomane, depuis aussi la marinière de Pierre et Gilles, un perroquet jaunasse sur l’épaule, dans des images très construites, des musiques orchestrées avec un soin d’entomologiste, comme si rien ne pouvait échapper à la mise en scène et à la théâtralité; mais il n’aime paradoxalement que la faille: «On est dans le contrôle quand on est très solitaire et qu’on a le sentiment d’être le seul à savoir se protéger.» On lui parle de son père, un militaire, qui l’a laissé enfant et qu’il n’a plus revu. Il y a chez Daho la mémoire d’une perte indicible, d’un père, d’un territoire, du soleil.

Jouer sous les bombes

«C’est vrai que je suis obsédé par l’été. Le paradis perdu, je l’ai transformé dans ma musique en une surprise-partie éternelle où l’on danserait sur les Beach Boys.» En 1981, il chantait dans «L’été» une plage érotique sur laquelle s’avançait un orage. En 2017, il chante dans «Les flocons de l’été» un sable givré. Ces lignes ont été écrites il y a deux étés, un mois d’août hivernal, dans une chambre d’hôpital où Daho a failli mourir d’une péritonite. «J’étais sous morphine. Quelque chose de cotonneux, une sensation de flottement, de fausse joie.» La mort ne lui fait pas peur: «Je suis né dans la guerre d’Algérie, avec l’idée d’une mort imminente. Enfant, on joue sous les bombes. On s’adapte.»

Dans cet album qui porte le nom d’une guerre fulgurante, Blitz, il y a la douceur âpre d’Etienne Daho. Comme les voix brésiliennes qu’il admire tant et qui lovent des cris dans leurs murmures: «J’ai chanté avec Astrud Gilberto. J’ai écouté en boucle l’album de Caetano Veloso avec Gal Costa. Le drame ne s’exprime bien que chuchoté.» Dans le morceau conclusif de l’album, «Nocturne», une pièce cryptée qui s’appuie sur l’Apocalypse de Saint-Jean, il célèbre la destruction comme une ultime caresse. «Voyager léger», dit le texte à la fin. Un flegme face au désastre qui est depuis longtemps la marque de fabrique de Daho, sa pudeur. Il sourit, ajuste ses lunettes, sourit encore, rit du nez, se tait. Son air de ne pas y toucher: «Ne vous réjouissez pas trop vite, je touche.»

«La pop doit être transgressive», souffle-t-il encore. C’est ce qu’il doit à ses héros, à Lou Reed, à Iggy Pop, aux écorchés. Daho, sans fureur ni poing fermé, défend depuis les années 1980 une certaine idée du monde: aux genres fluides, aux délicatesses exigeantes, il est un héros pop parce qu’il est à la fois l’artisan et l’objet des désirs. «Je n’ai jamais aimé être regardé mais j’ai appris à m’y faire. J’ai su canaliser mes tendances autodestructrices, mon goût violent pour les drogues, grâce à l’intérêt que j’ai suscité chez les autres.» Dans la chambre ensoleillée où il sourit, les rideaux dessinent des flocons sur son visage. Il est déjà ailleurs.


Profil

1956 Naissance le 14 janvier à Oran.

1964 Après la guerre d’Algérie, s’installe à Reims puis à Rennes avec sa mère.

1984 Album «La Notte, la Notte», naissance d’un mythe pop.

1995 «Reserection», album avec le groupe Saint Etienne. Réponse à une rumeur affirmant qu’il est mort du sida.

2017 Sortie le 17 novembre de son onzième album studio, «Blitz» (Universal Music).

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