Il avait ce qu'on appelle une tronche. Depuis toujours. Et depuis des années, une tignasse blanche semée en désordre sur ses regards de mauvaise grâce. Etienne Roda-Gil, franc-tireur couvert de disques d'or, mais inventeur indiscuté de douceurs encourageantes à chantonner sur des routes de vacances, est mort durant le week-end de la Pentecôte. Une congestion cérébrale qui a mis fin à plus de trois décennies passées à l'invention sans sueur de petits mondes capables de tourner sur les ondes en moins de quatre minutes. «Une chanson, c'est un très bon petit film qui ressemble à un rêve, confiait-il à La Liberté l'an dernier. Avec un commencement, une fin, et, au milieu, une souffrance ou une joie. Et si possible un refrain.» Une chanson, c'est donc une petite construction à l'air simple, qui cache sa complication. Comme Etienne Roda-Gil, auteur gâté comme peu mais obsédé par l'ailleurs et le temps d'avant, faiseur de tubes aux ressorts torturés.

Car tout n'avait pas forcément bien démarré pour ce fils de métallo espagnol, communiste catalan réfugié en France au moment de la victoire franquiste. Le futur parolier naît dans le Sud-Ouest en 1941, grandit sous les révoltes politiques et sociales de son père, qu'il n'oubliera jamais, malgré la promotion et l'argent, entre une mère passionnée par les tangos des années 30 qu'elle attrape à la radio et sa solitude d'enfant laissé de côté par ses congénères, parce qu'il est un étranger. Alors Roda-Gil, de langue maternelle catalane, lit les poètes espagnols, chérit la langue française, se promène dès 15 ans avec le Voyage au bout de la nuit dans sa poche. Appelé sous les drapeaux pendant la guerre d'Algérie, il dit non. Apatride, il s'échappe en Angleterre, où, ça tombe bien, le rock'n'roll se cueille dans la rue.

Avec son bagage exalté et pétri de contradictions, auquel il ajoute une licence de Lettres (et une belle carrière avortée de représentant en produits pharmaceutiques…), il traîne à Paris à la fin des années 60. Rencontre Nadine Delahaye, la peintre qui deviendra sa femme et l'amour de toute une vie. Il aperçoit à l'Ecritoire, un café d'étudiants place de la Sorbonne, deux blancs-becs qu'il jauge d'abord de haut, avant de leur proposer ses textes. Ce sont Maurice Vallet et Julien Clerc, attelés à leurs esquisses débutantes. Le trio invente en 1968 «La Cavalerie», premier tube porté par le timbre très ondulé de Julien Clerc, sorti dans l'effervescence de mai. Tout s'enchaîne: «La Californie» (1969), «Ce n'est rien» et «Niagara» (1971), «Si on chantait» (1972) ponctuent une décennie de collaboration endiablée entre le chéri de ces dames et son parolier aussi tendre que bougon.

Pourtant, en 1980, la rupture est consommée. Relations enlisées, filon tari, déchirement: «Il faut bien que Julien tue son père, lancera un Roda-Gil aux airs persifleurs parce que l'infidélité lui est trop difficilement supportable. Julien Clerc va voir ailleurs, chez Jean-Loup Dabadie et Maxime Le Forestier; Roda-Gil lui-même écrit déjà pour tout ce que la France produit de chanteurs populaires: «Le Lac Majeur» pour Mort Shuman, «Le Bourreau» pour Barbara, d'autres titres pour Nicoletta, Christophe ou un Alain Chamfort débutant. En 1978, il vend même au prince des paillettes cathodiques, Claude François, l'hymne le plus glorieux de la disco gauloise: «Alexandrie Alexandra». Là encore, l'air de rien du tout, se lit une fidélité aux figures paternelles, très discrètement camouflée sous les strass: «L'Alexandra, expliquera-t-il plus tard, c'est le cuirassé qui était juste à côté du Potemkine, et puis le père de Claude François tirait les remorqueurs pour passer les bateaux dans le canal de Suez.»

Dix ans plus tard, autre époque, Roda-Gil croise en studio une Lolita qui en veut. Mais lui résiste: «Quand on m'a présenté Vanessa Paradis, je ne voulais pas du disque. Comme un con, je voulais que la gamine passe d'abord son bac.» Il lui raconte bon gré mal gré un pan de musique noire dans «Joe le taxi», tube acidulé prompt à faire le tour du monde et accroître encore la colossale fortune du parolier, qui retrouve plus tard la chanteuse pour «Marilyn et John» et «Manolo Manolete».

Mais Etienne Roda-Gil, faux ours et vrai buveur de whisky, demeure un être de serments qui résiste mal aux désenchantements. Il a beau écrire des chansons pour Johnny, un livret d'opéra pour Roger Waters des Pink Floyd, quelques livres et des scénarios – l'adaptation pour Andrzej Zulawski de L'Idiot de Dostoïevski, devenu L'Amour braque –, sa vie se passe beaucoup ailleurs. Dans une histoire d'Espagne coulée dans ses veines, dans des liens impossibles à rompre. Lorsqu'en 1990 il perd Nadine, «la véritable artiste du couple puisque je ne suis moi-même qu'un poète industriel», le monde s'écroule. Mais Julien Clerc, l'ami, le fils, revient à lui. «A quoi sert une chanson si elle est désarmée?», demandait Roda-Gil dans l'album Utile (1992), qui signe la réconciliation des deux hommes, ainsi qu'un succès critique et populaire renouvelé pour le chanteur: «Si on relit ces textes aujourd'hui, on va se rendre compte que ce n'est qu'un cri d'amour pour sa femme disparue, confiait Julien Clerc mardi sur les ondes de France Info. J'ai toujours pensé qu'il n'écrivait pas vraiment des chansons, qu'il était plutôt une espèce de poète.»