Lucile quitte Bart, lui laissant les chats et les enfants. Cet abandon va fissurer jusqu'aux fondations l'édifice en trompe-l'œil de sa vie. Voilà une lecture possible de ce roman d'Etienne Roda-Gil, parolier de Julien Clerc, «enfant de Guthrie, de Dylan et de Tom Waits», fils de républicains espagnols. Le drame amoureux cache donc un autre deuil, celui des combats politiques et syndicaux. Bart possède tous les signes de la réussite. Fonctionnaire, ami d'une intelligentsia compromise jusqu'à l'os, il s'est éloigné des idéaux de sa classe, a trahi une enfance bercée par les hymnes des luttes qu'il n'a pas connues. Elégant et speedé, il fait son autocritique ironique et nostalgique pour en tirer les conséquences jusqu'au bout. La femme de Roda-Gil est morte il y a dix ans: le sentiment de la perte imprègne tout le livre, mais pour Bart, il est lié à une remise en cause radicale de tout le chemin où il s'est égaré. Le whisky, les pilules l'aident à anesthésier sa douleur, il se drogue aussi «à l'enfance perdue». La prose de Roda-Gil rend cette exaspération, l'incohérence désespérée des révoltes de Bart, en phrases hachées, brèves. Une agitation qui ne peut finir qu'en catastrophe: Terminé!