«Translatio studii»

Les étonnants voyages de saint Bouddha

Tout au long du Moyen Age, on a raconté la légende d’un certain saint Josaphat… dont l’histoire n’est autre que celle de Siddharta Gautama. Comment la trame du bouddhisme a-t-elle voyagé, déguisée en ce qu’elle n’était pas, de l’Himalaya aux bibliothèques européennes? Récit d’un dévoilement progressif

C’est l’histoire d’un roi qui veut protéger son fils des horreurs de ce monde. Il demande à ses ministres de s’assurer qu’il n’entende jamais parler de mort, de vieillesse, de maladie, de pauvreté, «ne d’autre chose qui sa joie et sa liesce terrienne li peüst amenuisier». Mais le jeune homme échappe un jour à la surveillance de ses chaperons: hors du palais, il voit un lépreux, puis un aveugle, puis un vieillard – il goûte à la souffrance. Bouleversé, il abjure alors le paganisme pour embrasser la foi chrétienne et l’ascèse. Ce prince devenu ermite s’appelle Josaphat, et vous trouverez le récit de sa conversion dans plusieurs textes du Moyen Age – comme cette Histoire de Barlaam et Josaphat du XIIIe siècle, dite «champenoise», dont est extraite la citation ci-avant.

Et voici l’histoire d’un roi qui veut protéger son fils des horreurs de ce monde. Il ordonne à ses sujets de faire en sorte que rien, dans le royaume, ne fasse offense à ses yeux: «Que tous les lieux soient agréables et inspirent la joie», précise-t-il bien. Mais le jeune homme, hors du palais, rencontre malgré tout un vieillard, un malade, un ascète, il croise un convoi funéraire – il goûte à la souffrance. Bouleversé, il fait vœu d’abandonner ses privilèges et de rechercher la vérité sur la condition humaine. Ce prince devenu ermite s’appelle Siddharta, il fera de grandes choses sous le nom de Bouddha, et vous trouverez le récit de sa conversion dans le Lalita-Vistara, que l’on fait généralement remonter au IIIe siècle av. J.-C.

Des coups bas

Vous avez l’impression que ces deux histoires se ressemblent? Vous n’êtes pas les seuls, et vous avez raison de le penser: oui, Barlaam et Josaphat, c’est une christianisation de la vie du Bouddha – et l’on a affaire ici à un magnifique exemple d’appropriation culturelle, fruit d’une longue histoire, d’une longue route, et de plusieurs coups bas.

On a évoqué ce cas avec Marion Uhlig. Professeure de langue et littérature françaises médiévales à l’Université de Fribourg, elle a publié l’an passé chez Droz un essai (Le Prince des clercs. «Barlaam et Josaphat» ou l’art du recueil) aussi savant que magnifiquement écrit, et qu’elle a consacré à plusieurs versions françaises et anglo-normandes de cette «histoire d’un jeune prince indien [Josaphat], converti par un moine chrétien [Barlaam] qui, dans ses discours, entremêle les fables orientales et les paraboles de l’Evangile» – pour citer le synopsis minimal que donne de cette œuvre une ancienne notice bibliographique.

Dans son étude, Marion Uhlig privilégie deux axes: le premier consiste en une radiographie de l’œuvre, qui multiplie les récits enchâssés (paraboles et exempla) et les effets de réverbération entre les différents étages du texte qui raconte la conversion de Josaphat. Second axe: «J’ai voulu confronter ma lecture à la réception médiévale de cette histoire, nous dit Marion Uhlig. C’est une œuvre dont les manuscrits sont insérés par les copistes dans des recueils qui dessinent des contextes particuliers: elle est placée à côté de textes sur la sagesse, sur l’ascèse, sur l’Orient, dans le but de former des assemblages cohérents.»

Histoire à succès

A prendre en compte aujourd’hui le trajet qui fait passer de Bouddha à Josaphat et du stūpa à l’oratoire, on comprend le tropisme oriental des copistes. «[…] Barlaam et Josaphat a connu une translation millénaire des confins de l’Himalaya aux bibliothèques conventuelles et princières d’Europe. On retrouve en effet les traces de son parcours, entamé au VIe siècle ou même avant à travers les littératures indienne, arabe, persane, syriaque, arménienne, géorgienne et grecque, jusqu’à sa diffusion dans l’Europe médiévale à partir du XIe siècle, d’abord en latin puis dans toutes les langues vernaculaires», écrit Marion Uhlig dans son livre. Et Barlaam et Josaphat sera une histoire à succès, dont on retrouvera des échos dans des œuvres ultérieures aussi diverses que le Décaméron de Boccace, Le marchand de Venise de Shakespeare ou La vie est un songe de Calderon de la Barca.

Revenons au Moyen-Âge et posons une question: si Josaphat est un Bouddha travesti, qu’en savaient les médiévaux? La réponse nécessite quelques articulations, et permettra de parcourir les siècles en faisant quelques détours de la Syrie au Sri Lanka, de la Chine à la place Saint-Pierre de Rome, et du Portugal à la place Saint-Marc de Venise. Presque comme dans un bon roman d’Umberto Eco (prière d’excuser l’hybris de l’auteur de ces lignes)…

Etrangeté hagiographique

Comme l’écrivait le Père Henri de Lubac dans son célèbre livre sur La rencontre du bouddhisme et de l’Occident (1952), ce n’est qu’avec les grandes missions jésuites du XVIe siècle en Extrême-Orient que cette partie du monde qui est la nôtre prit réellement connaissance de la doctrine bouddhique. A de très rares exceptions près (on y revient), le Moyen Age en ignore encore tout. Marion Uhlig: «Les médiévaux n’ont évidemment pas conscience de l’origine bouddhique de l’histoire de Josaphat. Mais ils savent par contre très bien qu’elle vient d’un Orient qui n’est pas chrétien.» Et, le pire, c’est que «ça ne leur pose aucune espèce de problème», ponctue Marion Uhlig. La preuve: La légende dorée de Jacques de Voragine (autant dire le who’s who des héros et martyrs du christianisme, rédigé dans les années 1260) réserve une bonne place aux saints Barlaam et Josaphat. Et, plus tard, Le martyrologe romain – édité pour la première fois en 1583 sous le pontificat de Grégoire XIII – épinglera la date du 27 novembre pour les célébrer. Comment expliquer cette étrangeté hagiographique? Plusieurs éléments de réponse.

Vérité cachée

Le premier tient à la notion d’integumentum (littéralement: la couverture, l’enveloppe, ou le vêtement). Popularisée au XIIe siècle par le philosophe Guillaume de Conches, elle postule que l’histoire extérieure d’une fable peut dissimuler une vérité cachée. C’est cette idée qui permettra au Moyen Age d’extraire de l’enfer païen toute une série d’œuvres antiques – un exemple bien connu est celui, au début du XIVe siècle, de l’Ovide moralisé, long texte de 72 000 vers qui rachète les Métamorphoses du poète latin en leur associant des constructions allégoriques recevables par tout bon chrétien. «La notion d’integumentum, poursuit Marion Uhlig, permet de transformer les récits pré-chrétiens en récits proto-chrétiens – il suffit de lever le voile païen pour atteindre à la vérité de l’Ecriture. Tout ce qui est bon à prendre dans l’Antiquité peut être relu et réinterprété d’une manière chrétienne.»

Un autre élément tient à la notion de transmission. Les médiévaux attribuent en effet l’arrivée du récit de la conversion de Josaphat en terres occidentales à un homme: Jean Damascène (676-749). Ce n’est pas n’importe qui: celui qu’on appelle également Jean de Damas est un Père et docteur de l’Eglise. «Les textes du Moyen Age, explique Marion Uhlig, précisent qu’il n’est pas l’auteur de cette histoire, mais qu’il s’est contenté de la translater.» Ce qui suffit amplement aux âmes de l’époque: «Pour les médiévaux, ce texte n’était peut-être pas chrétien à l’origine – ils savaient qu’il était venu de loin avant de parvenir en Syrie. Mais à partir du moment où il est passé entre les mains d’un Père de l’Eglise, il l’est devenu.»

Montagne sainte

C’est ensuite que les choses se corseront. Et on peut peut-être entrevoir, sinon l’origine du problème, du moins ses lointaines prémisses, en mettant le cap vers la province de Sabaragamuwa. On est là au sud-ouest du Sri Lanka, dans une région montagneuse aujourd’hui couverte de plantations de thé. A mi-chemin entre les villes de Ratnapura et de Talawakelle se dresse le Sri Pada, qui culmine à 2243 mètres d’altitude – les guides touristiques l’appellent plutôt Adam’s Peak, on va vite comprendre pourquoi.

C’est un lieu plusieurs fois saint, révéré à la fois par les hindous, les musulmans et les bouddhistes (la religion majoritaire de l’île). L’ascension est dantesque: 5200 marches, que les pèlerins commencent à gravir au milieu de la nuit pour parvenir au sommet au lever du jour. Ils se recueillent alors devant une cavité creusée dans la roche, censée représenter une empreinte de pas – celui de Vishnou pour les Hindous, celui d’Adam pour les musulmans, et celui de Bouddha pour les bouddhistes.

Le tombeau d'Adam

Il y a bien longtemps, un touriste d’un genre un peu particulier a évoqué cette montagne. Il s’agit de Marco Polo (1254-1324), et voici ce qu’il en dit dans son Devisement du monde (on traduit): «[…] Il y a dans cette île de Ceylan une montagne très grande et haute [… les habitants] disent que c’est sur cette montagne que se trouve le tombeau d’Adam notre premier père. Ce sont les musulmans qui disent que c’est le tombeau d’Adam, mais les idolâtres disent que ce fut le premier tombeau du premier idolâtre du monde qu’on nommait Bouddha Sakyamouni.»

Marco Polo déroule ensuite à l’attention de son lecteur la légende de Siddharta comme on la lui a racontée sur place et à peu près telle qu’on l’a reproduite ci-dessus. Mais s’il offre ainsi au Moyen Age chrétien la première mention du Bouddha, il ne fait pas le lien avec l’histoire, pourtant proche et connue à l'époque, de Josaphat.

La note du copiste

Laissons un bon siècle s’écouler. On est maintenant en 1446, à Venise. Le récit de Marco Polo est un best-seller depuis longtemps, et un copiste employé par un atelier de la Sérénissime travaille à un nouveau manuscrit de l’œuvre (lequel est aujourd’hui conservé au Museo Correr, situé sur la place Saint-Marc). Parvenu au moment de recopier le passage dans lequel est racontée l’histoire de la jeunesse du Bouddha, le copiste écrit, dans la marge, la chose suivante: «Questo asomeia alla vita de san Iosafat…» On transcrit: «Fichtre, voilà qui ressemble bigrement à la vie de saint Josaphat.»

On ne prétendra pas que cette note marginale ait pu à elle seule amener l’Occident chrétien à se rendre compte de l’incompatibilité culturelle (et théologique!) que pourrait réaliser ce Josaphat découpé sur la silhouette de l’Eveillé. Mais on s’approche indéniablement d’un point de bascule: si, pour le Moyen Age, la légende de Bouddha est une de ces merveilles que l’Orient propose à foison aux voyageurs, la période moderne aura une conscience plus claire du fait que le bouddhisme est aussi, tout simplement, une religion – et par ailleurs une foi antagoniste.

Accusation de supercherie

C’est à partir du XVIe siècle que s’amorce ce tournant. Le voyageur portugais Diogo do Couto (1542-1616), qui s’intéressera lui aussi de près au «Pico de Adão», montrera un complet renversement. Intrigué par la légende de Bouddha telle qu’on la lui raconte à Ceylan, et souhaitant comprendre son origine, il écrit la chose suivante dans son récit de voyage: «Nous avons voulu savoir si les anciens habitants de ces régions avaient connaissance dans leurs Ecritures de saint Josaphat.» Autrement dit, on est passé de l’image d’un Josaphat oriental christianisé par le Damascène à celle d’un Bouddha imaginé par do Couto comme le calque déchristianisé de Josaphat! Pour Marion Uhlig, «Diogo do Couto accuse les bouddhistes de supercherie, et d’avoir volé l’histoire du chrétien Josaphat pour en faire le fondement de leur religion».

On l’aura compris, les responsabilités du rapt sont plutôt à chercher de notre côté. Mais cela n’empêchera pas la Contre-Réforme de persévérer dans cette voie, et d’œuvrer à ce que Josaphat devienne pleinement et entièrement chrétien: «On a alors complètement occulté l’origine orientale de cette histoire en faisant de Jean Damascène son auteur, et non plus simplement son traducteur», explique Marion Uhlig.

Se servir des armes de l'ennemi

On assistera dès lors à d’étonnants détournements. Jetons un œ¡l à l’Histoire de l’expedition chrestienne au royaume de la Chine, publiée en 1616 et qui raconte les missions d’évangélisation entreprises par les jésuites Matteo Ricci et Nicolas Trigault de Zhaoqing à Pékin. Dans leurs bagages, les deux missionnaires emportent quantité de saintes écritures qu’ils transcrivent en caractères chinois – «pour rabatre les reproches des Idolatres», dit l’Histoire.

Dans cette bibliothèque de voyage, les deux jésuites glissent des livrets de prière, des miracles de la Vierge, des vies de saints. Et parmi ces dernières, «la premiere fut ce discours celebre de sainct Iean Damascene, de la vie de Barlaam, & Iosaphat». C’est ce qui s’appelle, au bas mot, utiliser les armes de l’ennemi: «Les jésuites ont fait quelque chose d’assez malin tout de même, nous explique Marion Uhlig. Ils se sont dit: «L’histoire de Josaphat ressemble furieusement à celle du Bouddha: et si on allait évangéliser les bouddhistes en la leur faisant lire pour les convertir?» Ils ont donc fait fonctionner cette histoire contre sa culture d’origine.»

Dévoilement tardif

Cette mise sous le boisseau de Bouddha durera pendant des lustres et des lustres. Il faudra attendre la deuxième moitié du XIXe siècle et les travaux de deux philologues (Edouard de Laboulaye et Felix Liebrecht) pour que l’origine bouddhique de l’histoire de Josaphat soit à nouveau dévoilée. Et encore (les traités de philologie n’encombrant que rarement les tables de nuit), bien des années seront encore nécessaires à ce que la nouvelle frappe complètement les esprits: lisez par exemple L’Oblat, que Joris-Karl Huysmans publie en 1903, et vous vous rendrez compte que le culte de saint Josaphat y est encore bien présent.

On a fait l’effort d’éplucher quelques martyrologes catholiques: un exemplaire de 1866 fête toujours Josaphat à la date du 27 novembre (et toujours en compagnie de Barlaam); idem dans un autre, de 1878. On trouve également les deux saints au sommaire du quatrième numéro de La vie spirituelle, ascétique et mystique, daté du 10 janvier 1920; en 1925, le Dictionnaire d’hagiographie du bénédictin Jules Baudot célèbre encore et toujours ce fameux 27 novembre. Barlaam et Josaphat apparaissent à nouveau dans le numéro d’avril-juin 1940 de Folklore cathare.

Vérité historique

Mais faites la même recherche aujourd’hui, par exemple sur un martyrologe online comme on en trouve beaucoup, et vous serez déçus. Vous tomberez bien sur un saint Josaphat Kuntsevych (un évêque ukrainien mort en 1623) et sur un bienheureux Josaphat Kocylovskyj (un autre évêque, décédé en 1947 dans un camp de travail soviétique, toujours en Ukraine). Mais le Josaphat qui nous intéresse, le «saint Bouddha» – comme on l’a quelques fois surnommé –, s’est volatilisé. Sauf chez les orthodoxes, qui le fêtent toujours – mais le 26 août.

Il faut dire que le Concile Vatican II est passé par là. En 1963, le pape Paul VI rend publique sa Constitution sur la sainte liturgie – qui fait d’ailleurs encore pousser les hauts cris aux franges traditionalistes. A son article 92, alinéa c, elle indique: «Les Passions ou vies des saints seront rendues conformes à la vérité historique.» Quelques années plus tard, en 1969, le Vatican, par le biais de la Congrégation pour le culte divin, publie une révision du Martyrologe romain, duquel les saints «fictifs ou douteux» sont expurgés.

«L’insuffisance radicale de ce monde»

L’histoire n’explique pas en vertu de quoi Josaphat disparaît du calendrier. Mais ce n’est pas forcément par inimitié: en 1965, Nostra Ætate, la déclaration du concile sur les relations avec les religions non chrétiennes, expliquait en effet que les catholiques partageaient avec les bouddhistes à la fois le constat de «l’insuffisance radicale de ce monde» et un même besoin de mystique, de dévotion et de libération. Cela dit, l’essentiel est peut-être ailleurs: car en retirant un peu de sa sainteté à Josaphat (que cela n’aura peut-être pas bousculé outre mesure), l’Eglise lui a surtout rendu son passeport de passeur culturel.


Marion Uhlig
«Le prince des clercs. Barlaam et Josaphat ou l'art du recueil».
Droz, 552 p.

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