«Vous connaissez Jonathan Franzen, l’écrivain américain?» Paris, un après-midi de juillet, dans le brouhaha d’un café. C’est un écrivain français qui me pose la question. Je viens de terminer un entretien avec Jean Rolin, qui signe l’excellent Pont de Bezons, une flânerie le long de la Seine, et sur les berges de notre époque, entre vestiges industriels, campements roms et observation des oiseaux. Quand une interview se termine, la discussion se met à voleter, de droite et de gauche, de façon caractéristique. «Je viens de découvrir qu’il est passionné d’ornithologie comme moi, poursuit Jean Rolin. Il est très calé. Et son matériel d’observation, j’en suis presque jaloux tellement c’est du lourd.» Bruits de machine à café, comme un avion qui décolle. «Ça me donne envie de le lire, du coup», conclut l’écrivain.

Miroir inversé

En ce mois d’octobre, pas besoin de matériel élaboré pour rester bouche bée devant les nuées d’étourneaux. Graphistes du ciel, ils écrivent en 3D le mot liberté, puis o-xy-gène. Et un peu plus loin, VOYAGE. A nos yeux d’humains cloués au sol, ils interprètent une partition qui est le miroir inversé de nos vies sous pandémie. Très sociaux, ces pilotes voyagent en groupes immenses. Plusieurs familles se rejoignent pour la descente vers le sud. Les plus jeunes sont partis de leur côté, dès fin août, au nord, pour un séjour initiatique, avant de rejoindre les aînés autour de la Méditerranée.

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«Il n’y a pas de chef dans une nuée d’étourneaux, m’explique au téléphone Chloé Pang, de la Station ornithologique suisse. Chaque oiseau se calque sur les mouvements de ses sept voisins selon un modèle mathématique que l’on retrouve à l’œuvre dans les avalanches ou quand un aimant fait bouger la limaille de fer.» Comme les bancs de poissons, les nuées sont un moyen de défense contre les prédateurs.

Un excentrique

S’ils agacent parfois en Europe pour les dégâts qu’ils occasionnent, aux Etats-Unis, les étourneaux suscitent un rejet étonnamment virulent. Un excentrique de bonne famille y est pointé du doigt comme le responsable de l’invasion des starlings outre-Atlantique. Habité par le rêve d’implanter dans le Nouveau-Monde tous les oiseaux cités par Shakespeare (soit une soixantaine d'espèces), Eugene Schieffelin s’est posé au milieu de Central Park et a lâché 60 étourneaux en 1890 et 40 l’année suivante, tous achetés en Angleterre.

Ces oiseaux pionniers ont rapidement conquis le territoire, de la Floride à la Californie. Les jugeant coupables de déloger les espèces indigènes, les Américains ont déployé une intense énergie pour bouter dehors les étourneaux. Jusqu’à ce que, en 2003, le Laboratoire ornithologique de Cornell prouve que les étourneaux ne sont pour pas grand-chose dans le déclin des oiseaux indigènes. Le vrai coupable ne porte pas de plumes: c’est l’humain.