Eudora Welty, on l’appelait «la sirène du Mississippi», elle qui occupait le devant de la scène littéraire américaine, côté Deep South, auprès de deux romancières de sa trempe – Carson McCullers et Flannery O’Connor. Ce trio n’a jamais caché sa dette à l’égard de l’autre incomparable explorateur de l’âme sudiste, William Faulkner. Lequel, sidéré par la lecture du premier roman d’Eudora Welty – Le Brigand bien-aimé –, lui écrivit en 1942: «Qui êtes-vous? Quel âge avez-vous? Où habitez-vous? Puis-je vous aider?»

De cette discrète enchanteresse au visage de paisible institutrice et aux yeux scrutateurs, on ne sait pas grand-chose. Sinon qu’elle a tâté au journalisme et à la photographie, puis qu’elle s’est claquemurée dans la modeste maison de Jackson où elle est née en 1909, où elle a passé sa vie à écrire et où elle s’est éteinte en 2001.

Saisir et épingler

C’est depuis ce minuscule arpent de terres brûlées par le soleil qu’Eudora Welty a observé le monde, scotchée à son rocking-chair, blottie sous une ombrelle pour mieux arrêter le temps, saisir l’universel et épingler les travers de la comédie humaine. Avec ce commentaire, extrait d’un bref récit autobiographique sur la naissance de sa vocation, Les Débuts d’un écrivain: «Mon œuvre est aussi étroitement unie au monde que si celui-ci était mon agent secret. Ce que je veux, c’est retenir la vie dans les mots qui jaillissent de ma plume. Ma carrière d’écrivain est issue d’une existence protégée. Mais protégée ne signifie pas dépourvue d’audace. Tant il est vrai que toute audace sérieuse vient de l’intérieur.»

C’est en effet le monde intérieur et «les sous-sols des âmes» qui occupent Eudora Welty. Elle les déchiffre en entomologiste dans ses romans, mais également dans ses nombreux recueils de nouvelles. Parmi eux, le légendaire Chapeau violet, publié en 1943 aux Etats-Unis, traduit pour la première fois chez Flammarion il y a trois décennies – et enfin remis à flot grâce aux éditions Cambourakis. Les décors? Le Sud profond dont la nouvelliste, comme Faulkner, dévoile toutes les hantises – les tabous religieux, la conscience de notre précarité, la peur phobique du péché et, surtout, la question du Mal sous ses multiples visages.

Ces hantises, l’auteure de L’Homme pétrifié et de La Fille de l’optimiste les projette au cœur du Mississippi le plus déshérité, sur la «vieille piste de Natchez», un ancien passage de bisons, «où les voyageurs étaient attaqués par les bandits ou éventrés par les animaux sauvages.» Noirs et Blancs y cohabitent sans trop de heurts depuis longtemps, traînant leur fardeau de misère dans une nature flamboyante – et parfois impitoyable – que l’ermite de Jackson fait vibrer comme une symphonie cosmique. Avec une prose réglée au métronome, aussi précise qu’un battement de cœur.

Nuages et fleurs

Un jeune cireur de bottes atteint de surdité s’enferme dans ses rêves pour échapper à la solitude. Une petite troupe part en quête d’une femme disparue, peut-être noyée dans une rivière. Un prédicateur et un étrange malandrin font la plus insolite des rencontres – celle du peintre animalier Audubon, pendant qu’un héron blanc danse à l’horizon. Trois vieilles filles en goguette à travers champs voient surgir un satyre barbu, entièrement nu, «fruste et doré comme un lion».

Une gamine observe sa voisine secrètement amoureuse d’un inconnu, de quoi réveiller en elle des pulsions enfantines dont elle ignore tout. Une adolescente qui vient de perdre son grand-père découvre soudain la sauvagerie des éléments, quand «les nuages d’orage s’ouvrent comme d’immenses fleurs en déversant leur tonnerre obscur». Une jeune femme mariée à un vieillard l’accompagne jusqu’à la mort et c’est à ce moment-là que l’amour frappe à sa porte. Quant à la nouvelle éponyme du recueil, elle raconte les mésaventures d’une donzelle passablement dérangée, joueuse de casino, affublée d’un extravagant chapeau violet semblable à une composition d’Archimboldo – de quoi donner des envies de meurtres à ses soupirants…

Rester invisible

Toutes ces histoires, tous ces drames – petits ou grands –, celle qui disait «vouloir rester invisible» les transplante constamment dans le terreau de l’imaginaire. Et elle les évoque du bout de la plume, sans s’appesantir, pour mieux mettre en lumière l’intimité de ses personnages en se contentant de décrire le tremblement d’une paupière ou l’éclair d’un rictus, le halo d’une lampe sur des draps froissés, les reflets d’une chevalière sur une main usée, la danse d’un chapeau dépenaillé ou un simple panier de pique-nique cachant tous les secrets d’une existence.

Autant de détails infimes qui en disent pourtant long et qui contrastent avec les spectaculaires séismes – crues, ouragans et autres déferlements des éléments – que dépeint Eudora Welty. Et, comme Carson McCullers, elle fait preuve d’une merveilleuse empathie envers les gens de peu, les rêveurs et les marginaux, les bonimenteurs, les vagabonds et les originaux, toute une humanité meurtrie à laquelle elle s’escrime à prédire un avenir meilleur – ce qu’elle appelle «la saison des offrandes», parce que «rien n’est jamais perdu». La lire et la relire est aussi une belle offrande, un cadeau du ciel.


Eudora Welty, «Le Chapeau violet», trad. de l’américain par Sophie Mayoux, Cambourakis, 170 p.