La seule évocation du nom d'Eugène Burnand ne suscite plus forcément la vision de son œuvre, en tout cas dans son étendue. Dans le canton de Vaud, le nom résonne plutôt comme une dynastie. Et pourtant. Mentionner quelques-unes des compositions monumentales d'Eugène, La Pompe à feu (1879), Taureau dans les Alpes (1884), La Fuite de Charles le Téméraire (1895), Le Labour dans le Jorat (1916) peut, assurément, faire surgir des tableaux évocateurs, des peintures puissantes qui marquent les esprits.

Eugène Burnand (Moudon, 1850-Paris, 1921) a été une figure majeure de l'art naturaliste (de 1865 au début de la Première Guerre mondiale), courant qui succède au réalisme social d'un Courbet et des peintres de la Révolution de 1848 mais qui se gâchera dans les lourdeurs du pompiérisme. Burnand, en fait, est proche de la manière sereine et inspirée d'un Millet célébrant le labeur paysan et la rectitude des braves gens. Mais son rigorisme protestant, tout imprégné des préceptes de l'Eglise libre vaudoise, va lui valoir le reproche de pratiquer finalement un art mômier.

La seconde partie de sa carrière artistique s'oriente d'ailleurs vers l'art religieux. Mais autour des années 1900, ce n'est pas seulement la seule réorientation. Burnand s'aperçoit qu'à 50 ans et en même temps que le tournant du siècle, les situations basculent. Alors que sur le plan international – il a vécu essentiellement jusque-là à Paris et en Provence – il est reconnu et comblé d'honneurs, il se trouve en Helvétie repoussé dans le clan des vieux bousculés par les jeunes et pris dans la querelle opposant la tradition et l'académisme, qu'il personnifie, à la modernité représentée par Hodler qui a le vent en poupe. Il se retrouve donc dans les marges.

Il y est toujours. Il y eut bien une exposition du centenaire, en 1950, au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. Il existe un Musée Eugène-Burnand à Moudon. Mais c'est à peu près tout. Aussi cette nouvelle exposition du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne est-elle la bienvenue. D'autant qu'elle recouvre l'entier de la production et ses différentes facettes: sa spécialité en art animalier, les scènes de genre rurales, la peinture de paysage, le portrait, puis la peinture d'histoire et l'art religieux, ainsi que ses dessins avec lesquels il s'est notamment distingué dans l'illustration de presse et éditoriale, lors de ses débuts à Paris. La rétrospective vise surtout à une relecture «un peu moins partisane et moins naïve».

Pour Catherine Lepdor, conservatrice responsable de l'exposition, «l'événement est exceptionnel et n'aura certainement plus jamais lieu, tant de tels grands formats sont devenus intransportables». La Fuite de Charles le Téméraire est ainsi restée au Musée Eugène-Burnand et n'est documentée à Lausanne que par des croquis, des propos sonores et un diaporama, fort intéressant au demeurant. La rétrospective débute d'ailleurs par des projections et des informations sonores sur la vie, les pensées et l'œuvre de l'artiste. La présentation de ses diplômes, obtenus dans les Salons parisiens ou les grandes expositions universelles attestent de son cosmopolitisme.

Sa manière claire, marquée tout de même par l'impressionnisme, le fait passer pour très français. Mais il reste très helvétique par sa touche minutieuse et fine. Et les classes d'écoles et sociétés vaudoises s'inscrivent déjà nombreuses pour des visites à «leur peintre». Eugène Burnand reste un artiste «populaire», souligne Catherine Lepdor. «Par contre sa réception critique – surtout après 1900 – a été mauvaise et l'a érigé en contre modèle.»

On le retrouve toutefois tel qu'on le veut dès la première grande salle, où sont accrochées les peintures monumentales de scènes rurales et de paysages. Des notices y attirent l'attention sur le fait qu'il peint réellement sur le motif, en plein air, avec des dispositifs incroyables, tout en «maniant le pinceau comme un crayon», ainsi que le précise Philippe Kaenel, l'auteur du catalogue. La visite se poursuit, après des paysages de plus petits formats et des groupes animaliers, par la présentation des peintures religieuses. Des indications précisent que «Burnand défend dès 1896 un art évangélique, protestant et réaliste, ennemi du surnaturel». Pour lui, Jésus ayant vécu historiquement parmi les hommes, il ne peut aller chercher les modèles du Christ et de ses apôtres que dans la rue ou dans son entourage. Ce qui colle parfaitement avec sa thèse de «l'artiste [qui] ne peut peindre que ce qu'il voit».

Ses portraits – souvent réalisés pour raisons alimentaires – montrent l'humanité profonde qu'il cherche à faire affleurer. Et si, dans la dernière salle où sont confrontés ses Types vaudois et ses Soldats alliés (croqués pendant la Guerre de 14), il cherche à la manière de Lavater à caractériser des physionomies, ses dessins aux crayons de couleur rehaussés au pastel dur doivent surtout se lire comme une rébellion contre le diktat de la photographie. Car Burnand s'est vu soupçonné de composer ses œuvres à partir de clichés. Aussi n'aura-t-il de cesse de dépasser cette technique pour prouver que la peinture ajoute – comme le souligne Philippe Kaenel – ce «supplément d'âme» que n'arrive guère à saisir une photographie.

Eugène Burnand, peintre naturaliste 1850-1921.

Musée cantonal des beaux-arts, Palais de Rumine, pl. de la Riponne 6, Lausanne, tél. 021/316 34 45, http://www.lausanne.ch/beaux-arts. Ma-me 11-18h, je 11-20h, ve-di 11-17h. Jusqu'au 23 mai.