Contagion

Eugène Ionesco, ce contemporain bestial

Isabelle Matter lance sa nouvelle saison à la tête du Théâtre des marionnettes de Genève avec une reprise de «Rhinocéros», convaincue que cette pièce des années 50 est plus actuelle que jamais. Ses pantins ont de solides atouts

Adopteriez-vous un rhinocéros? Trop envahissant, rétorquez-vous. Vous ne pensez pas si bien dire, car l’animal peut se révéler des plus redoutables. En troupeau, il a déferlé il y a cinq ans, à Genève et à Monthey. Intox ou hallucination collective? Ni l’une ni l’autre, les spectateurs du Théâtre Saint-Gervais et du Crochetan peuvent en témoigner, eux qui étaient aux premières loges pour observer ce phénomène étrange: dans une paisible cité, tous les habitants (ou presque) se sont mis à muter pour… devenir des bêtes à cornes. Stupeur et tremblements dans les rangs.

Isabelle Matter était l’instigatrice de cette irruption de rhinocérite, avec son adaptation d’une pièce d’Eugène Ionesco sur le pouvoir des idéologies et la flatterie des bas instincts, écrite en 1958. Destiné aux adultes et aux adolescents, le spectacle ouvre sa deuxième saison à la tête du Théâtre des Marionnettes de Genève (TMG). Le choix n’est pas anodin. Aux yeux de la directrice, l’œuvre de l’auteur roumain exilé à Paris est d’une brûlante actualité. Les discours populistes ne fleurissent-ils pas, en Suisse et ailleurs, au détriment d’une pensée qui se frotte sans trembler à la complexité?

Monter Rhinocéros avec des marionnettes a pu surprendre au moment de sa création. Mais l’idée s’est avérée aussi efficace que joueuse. Exemple? Les personnages, frappés par une épidémie de pensée rétrécie, devenaient de plus en plus grands, envahissants, délaissant ainsi leur humanité pour se vautrer dans la bestialité. Ionesco retrouvait alors une seconde jeunesse.

Le triomphe de la bêtise

Comment ces créatures monstrueuses se sont imposées à la Genevoise? C’est en Colombie, pays de son mari, Fredy Porras, que le projet est né. «A l’époque, le président Alvaro Uribe, lié à l’extrême droite, avait banni le mot «guérilla» du vocabulaire pour le remplacer par «terroristes». Une manière de déshumaniser ses adversaires et de mobiliser contre eux tous les moyens de la répression.» Mais c’est aussi la situation de son propre pays qui a travaillé Isabelle Matter. En 2009, l’initiative contre les minarets marquait pour elle un tournant. «C’était la bêtise qui s’affirmait. Les initiants visaient à créer des rapports de force sans aucun fondement logique.» Le recul de la raison, l’outrance des discours, le moment était donc propice pour se replonger dans Rhinocéros.

Mais alors, pourquoi opter pour des marionnettes? «Ionesco pointe la désincarnation du verbe, et il force le trait pour mettre à nu nos faiblesses. J’ai tout de suite pensé que c’était plus fort de le montrer avec des marionnettes qu’avec des comédiens.» Et même si elle n’en avait encore jamais confectionné et qu’elle a dû élaguer la pièce, car les marionnettes ont moins de résistance au texte, Isabelle Matter n’a jamais douté. Leah Babel l’a secondée dans la fabrication des personnages et Fredy Porras a conçu la scénographie. Deux versions du spectacle ont vu le jour, l’une jouée en Colombie, l’autre en Suisse.

Servitude volontaire

Cinq ans après, la Genevoise a ressenti l’urgence de remonter Rhinocéros, «avec l’idée d’aller plus loin dans le cauchemar». L’absurde à la manière des années 50 peut paraître daté. La metteuse en scène réplique: «Ce n’est plus une pièce de l’absurde; aujourd’hui, c’est la réalité!» Et de souligner l’emprise d’un discours sécuritaire qui cible des boucs émissaires. Une parole de plus en plus décomplexée, surtout vis-à-vis des étrangers. Le danger, comme hier, soutient-elle, est aussi de céder sur le terrain de nos libertés.

La servitude volontaire est bien au cœur de Rhinocéros. Visuellement, ses personnages grandissants expriment ce basculement. «Le changement d’échelle n’était pas possible avec des comédiens seuls», relève Isabelle Matter. Le crescendo, frappant, est soutenu par une autre variation: les manipulateurs habitent de plus en plus leur marionnette jusqu’à lui prêter un bras ou une jambe.

Autre atout de la marionnette, selon sa promotrice: «Elle permet de parler de l’humanité au sens fondamental, alors que le comédien représente toujours un homme ou une femme. De ce point de vue, elle est beaucoup plus forte.» La directrice du TMG ne se lasse pas de cette magie: d’une matière inerte, on parvient à parler de la vie.

Montrer les ficelles

Elle avoue aussi sa prédilection pour la manipulation à vue: le manipulateur ne disparaît pas derrière sa marionnette, il est toujours à portée de regard, scellant ainsi un pacte (tacite) avec le public. «On sait que ce qui se passe sur le plateau est une illusion, mais on accepte les règles du jeu. Comme avec le montreur, chez Brecht, qui nous rappelle qu’on est face à une représentation. Une distance plus critique avec ce qui se joue devant nous est alors possible.» La manipulation à vue permet aussi ceci: en donnant vie à un objet, la silhouette du manipulateur nous fait voir qu’on est toujours mû à notre insu. Le libre arbitre, l’autodétermination? De ses études en sociologie, la metteuse en scène a retenu que l’individu n’est jamais aussi affranchi qu’il le croit.

Montrer les ficelles, Ionesco l’écrivait pour évoquer son travail théâtral. L’instinct bestial auquel on est tenté de céder est dissimulé sous une façade policée. Comme un symptôme de fragilité. Pour la représenter, Isabelle Matter a d’abord songé à la soie dans la confection de ses marionnettes. Avant d’opter pour le papier kraft, renforcé avec de la résine. Le matériau collait mieux avec le caractère bricolé, cabossé, de l’être humain.

Dans la pièce, un personnage ne se transforme pas en rhinocéros. «L’humanisme est périmé, vous êtes un vieux sentimental ridicule!» lui reproche un ami, bientôt contaminé. Bérenger, au comble de la solitude, est alors incarné par un comédien se dressant, mains nues, pour crier son désarroi. Ainsi l’a voulu Isabelle Matter: «La résistance est ici viscérale», sans artifice. Elle advient lorsque le pantin a défait ses liens.


La sélection resserrée d’Isabelle Matter

Les Misérables: «petit chef-d’oeuvre du théâtre d’objets» pour un monument de la littérature, s’enthousiasme la directrice. La Belge Agnès Limbos, qui était à la manoeuvre dans «Fragile» et «Silence», spectacles de très belle facture la saison dernière, met en scène une version condensée du texte de Hugo avec Félicie Artaud. Par la Cie Les Karyatides, du 28 sept. au 9 oct. Adultes, ados, dès 9 ans.

Noir ou blanc: théâtre de papier déployé en plusieurs dimensions pour évoquer le travail de deuil. Un aïeul prend congé, son petit-fils apprend à apprivoiser l’absence. D’après «Mathias et son grand-père», de Roberto Pulmini. Par la compagnie française Papierthéâtre, du 16 au 27 nov. Dès 7 ans.

Tombé du nid: création pour marionnettes à fils de la maîtresse des lieux, inspiré de sa propre histoire familiale. Un oisillon égaré est recueilli par des taupes. Pour frayer avec sa famille d’adoption, il doit couper certains de ses fils, en nouer d’autres… Ou comment, à côté d’une famille verticale, on peut bâtir un clan horizontal, en bricolant ici et maintenant. Du 3 au 21 décembre. Dès 4 ans.

Ressacs: la saison se clôt avec le théâtre d’objets, mené de mains de maîtres par Agnès Limbos (encore elle) et Gregory Houben. Un couple qui perd tout dans la crise, essaie de se refaire en Afrique. «Une tempête existentielle très drôle», doublée d’une critique des rapports Nord-Sud et de la société de consommation. Par la Cie belge Gare centrale, du 16 au 21 mai. Adultes, ados. (S.K.)

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