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Eugenides chronique les déroutes masculines

Les dix nouvelles de «Des raisons de se plaindre» sont une galerie de portraits sans complaisance mais non sans humour de la gent masculine prise entre tricheries, lâchetés et dépits amoureux

S’il s’appelle Eugenides, si son nom fleure l’ouzo et l’hydromel, c’est parce que ses grands-parents paternels, avant d’émigrer aux Etats-Unis au début des années 1920, vivaient en Grèce. Ils y élevaient des vers à soie sans savoir que leur petit-fils reprendrait le fil à sa manière pour tisser une tapisserie où s’esquissent toutes les préoccupations de son époque. Né à Detroit en 1960, aujourd’hui installé à Princeton, Eugenides le «bien né» a toujours su qu’il serait romancier. A 15 ans, il lisait Ovide dans le texte mais aussi tous les grands auteurs de la vieille Europe, dont les recettes lui semblent inoxydables. «Je crois à la forme classique, dit-il, et à cette chose vitale, essentielle au plaisir: une bonne histoire.»

Jeffrey Eugenides, c’est d’abord Virgin Suicides – adapté au cinéma par Sofia Coppola en 1999 – et c’est également l’incontournable Middlesex, Prix Pulitzer 2003, sept cents pages qui tiennent de la saga familiale et de l’épopée génétique pour mettre en scène, sous le signe de la métamorphose, le plus improbable des personnages: un hermaphrodite, dont le rocambolesque destin se déploie entre les rives du Bosphore et le Michigan des sixties. Puis il y eut Le roman du mariage, en 2013, un remake de Jules et Jim transposé dans l’univers cocasse de David Lodge, avec Derrida et mère Teresa en invités surprise.

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C’est à la forme courte que s’est frotté Jeffrey Eugenides en signant Des raisons de se plaindre – titre éloquent! –, un recueil de dix excellentes nouvelles où, par contre, il ne nous donne pas de bonnes nouvelles de sa terre natale. Dieu merci, il y glisse assez d’humour – du plus noir au plus tendre – pour ne jamais sombrer dans les jérémiades de circonstance. De quoi découvrir, sous sa plume, une sorte de Buster Keaton de la génération Jonathan Franzen, cet aréopage de romanciers qui sont les urgentistes d’une Amérique au bord de la crise de nerfs. Dans les récits d’Eugenides, on retrouve ce regard quasi clinique, surtout lorsqu’il portraiture la gent masculine, brinquebalée entre tricheries et veuleries, dénis et lâchetés, dépits amoureux et banqueroutes existentielles.

Quand nirvana rime avec tourista

C’est le cas du malheureux Mitchell – déjà croisé dans Le roman du mariage –, un sempiternel doctorant qui a quitté l’Amérique consumériste pour débarquer sur une île déserte au large de la Thaïlande. Il s’est rasé le crâne et, étendu sur une natte de paille, il attend l’illumination mystique après plusieurs jours de jeûne. Le temps d’être assailli par un féroce bataillon d’amibes qui ne manqueront pas de lui prouver que nirvana rime avec tourista. Les entrailles en éruption, en proie à «une courante carabinée», il finira par se consumer corps et âme, comme une vieille bidi abandonnée au bord d’un cendrier.

Autre pitoyable galère, celle de Rodney, un pseudo-mélomane qui vient d’acheter à crédit un clavicorde hors de prix, de quoi ruiner sa famille. Comment s’en sortir? En assurant auprès d’une compagnie ses mains de musicien avant d’en plonger une dans le broyeur de sa cuisine? Drôle d’idée. «Ainsi, ironise Eugenides, il aurait pu rembourser le clavicorde et en jouer tous les soirs avec son moignon bandé.»

Clin d'oeil à Swift

Quant à Kendall, c’est un bureaucrate qui végète dans une obscure maison d’édition. Ce qu’il pense, c’est que «l’escroquerie est le principe de base de l’Amérique». Aussi en profitera-t-il pour tenter de truander son patron, après avoir balayé ses ultimes scrupules. Une arnaque minable. Comme celle dont sera victime, dans une autre nouvelle, ce conférencier accusé de viol par une machiavélique étudiante indienne désireuse d’échapper à un mariage arrangé par sa famille.

Autre dupe, ce pauvre Charlie qui va se mordre les doigts d’avoir épousé une Allemande XXL afin qu’elle obtienne la nationalité américaine. Avec ce clin d’œil à Swift: «La première fois que nous avons couché ensemble, j’étais un peu intimidé. Il y avait un petit côté Voyages de Gulliver. C’était comme si j’avais grimpé là-haut pour étudier les environs. Quelle vue superbe! Mais j’étais seul et je n’étais pas tout un village de Lilliputiens jetant des cordes pour l’attacher à des pieux plantés dans le sol.»

Et au détour de ce recueil à haute teneur parodique, on visite également un mouroir où les vieillards sont traités comme des gosses de la maternelle. Plus loin, on rencontre un sexologue adepte des partouzes – même sur le gazon des campus –, une assistante de production en quête des spermatozoïdes qui la délivreront de sa stérilité, et cet agent immobilier qui a eu l’étrange idée de restaurer un motel bâti sur une décharge de déchets toxiques. Autant d’histoires drolatiques, avant ce pied de nez à une Amérique dont Eugenides reste l’un des meilleurs chroniqueurs: «Un pays est à l’image de son peuple. Plus nous en apprenions sur le nôtre, plus nous avions de quoi avoir honte.»


Nouvelles
Jeffrey Eugenides
Des raisons de se plaindre
Trad. de l’américain par Olivier Deparis
L’Olivier, 300 p.

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