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Eugénie Rebetez : «J’avais une idée, je voulais que la scène soit comme mon corps, je voulais que la scène soit moi».
© Dorothée Thébert Filliger

Spectacle

Eugénie Rebetez, un diable au corps

Danseuse hors du commun, la jeune artiste jurassienne signe un spectacle superbement timbré, à voir à Genève, avant une tournée suisse. Confessions d’une Salomé punk qui cache son jeu à la ville

La matinée se précipite en bourrasques et Eugénie Rebetez est un poème à la Jacques Prévert. Parce que c’est l’automne et que les feuilles mortes se ramassent à la pelle, dans ce Parc des Bastions à Genève où les étudiants s’amourachent, pour un oui, pour un non. Parce que l’artiste a choisi comme lieu de rendez-vous un kiosque à musique converti en bistrot vaguement viennois – avec ses lustres qui font les grandes dames. Parce qu’elle vous fait penser, avec sa mine de carême, au cancre de Prévert, celui qui dit «non avec la tête et oui avec le cœur», celui qui dans un fou rire efface tout, «les chiffres et les mots/les dates et les noms/les phrases et les pièges.»

Un beau coup de panosse

Vous la voyez sur sa banquette de velours rouge et vous n’imaginez pas la métamorphose du soir. A l’affiche à Genève, Eugénie Rebetez est phénoménale. Dans Bienvenue, son troisième spectacle, la danseuse originaire du canton du Jura vous invite chez elle. Le préambule donne le ton, allumé et roublard. Le spectateur n’est pas encore assis et, sur scène, Eugénie la malice pousse un énorme aspirateur, sanglée dans un tablier bleu assorti à des pantoufles de travail. Elle poutze en professionnelle de la panosse. Et d’un coup, elle fait sa Révolution de 1917, efface les courbettes et la servitude, volcanique comme à Ibiza, sur la pop de Rihanna.

A l’heure où l’infusion menthe dissipe la froidure, Eugénie Rebetez, 33 ans, ne laisse rien transparaître de ses feux de nuit. Impossible de soupçonner son poème d’acrobate, sa splendeur de burlesque, ces cinquante-cinq minutes où elle multiplie les figures d’elle-même: ado dans la chambre de ses farces, cascadeuse sur un skate givré, diva comme cette mielleuse de Peggy Lee roucoulant devant un parterre endiamanté, grand-mère gâteau morigénant la marmaille avec l’accent de Mervelier – le village où elle a grandi.

Bienvenue est l’autoportrait d’une insaisissable, d’une Eugénie qui se cherche, parce qu’elle vient de connaître la maternité – un petit garçon –, parce qu’elle s’est demandé s’il fallait déjà revenir à la lumière. «J’ai eu besoin de temps pour revenir à mon corps, avoue-t-elle à voix basse, je m’étais habituée à m’occuper d’abord de mon bébé, j’avais très peur de renouer avec la scène, je serais bien restée dans le noir à vrai dire. Mais je ne peux pas lui faire peser ça non plus, il faut que chacun ait sa place, je me suis donc remise au travail.»

«Je voulais que la scène soit mon corps»

Dans son studio à Zurich, où elle vit avec son compagnon Martin Zimmermann – artiste dont les spectacles se jouent à travers le monde – tout résiste d’abord. «J’avais une idée, je voulais que la scène soit comme mon corps, je voulais que la scène soit moi. Martin, qui m’a mise en scène pour la première fois, était désarçonné: «Que veux-tu qu’on fasse avec ça?» Nous sommes partis de mes dadas: à la maison, j’aime ranger, nettoyer, parce que cela me permet d’avoir les idées claires, de m’ordonner, de me percevoir en profondeur.»

Le premier spectacle, un triomphe

A ce moment, on jette un œil sur les trois sacs patibulaires qui guettent au pied de la banquette. «Mes costumes pour ce soir», s’excuse la comédienne. On se dit alors que son existence est une affaire de barda et que cela a commencé avec les premiers talons. A 15 ans, elle ferme une valise d’aventure, en voiture pour la Belgique. Elle veut se former à la danse, elle a trouvé son école. Adieu fratrie, grand-mère choyée, fanfare de Mervelier et parents – un père éditeur et auteur, une mère peintre et décoratrice de théâtre. Plus tard, elle perfectionnera ses écarts aux Pays-Bas. Avec déjà cette conviction: elle ne se pliera pas à la loi de cette jungle-là, à ces auditions en chaîne qui tournent à la torture pour un peu de lumière.

Comme ses malles débordent de fables, elle fera autrement. Sa technique impeccable, sa beauté fellinienne, sa rigueur de gymnaste, frappent un tandem en pleine ascension, celui que forment Martin Zimmermann justement et le musicien Dimitri de Perrot. Elle danse pour eux, puis s’émancipe avec Gina, son double pour rire, en strass et en boa. Ce premier solo en forme de tocade enflamme en Suisse et en Europe.

«Eugénie, à quoi avez-vous rêvé pendant la préparation de Bienvenue?» C’est le genre de questions qui ne donne rien trois fois sur quatre. «J’ai rêvé plusieurs fois que j’étais sur la berge d’un fleuve, séparée de ma maison par un pont. C’était la nuit, il pleuvait et il y avait une petite fille sur la route. Je la prenais dans mes bras et je réalisais que c’était moi-même.»

«Un mélange de petite fille et de grand-mère»

Dans Bienvenue, il y a un moment mirobolant de tendresse où Eugénie fredonne ses mirages dans sa nuisette rose lune. Elle chante donc et, soudain, elle sort de son bas-ventre une trompette miniature. Elle l’embouche et ébauche une parade nocturne, comme si elle célébrait cette délivrance: l’enfance qu’on accouche, en fanfare de préférence. «Vous voulez savoir quel âge j’ai en vérité? Je suis un mélange de petite fille pour l’impatience et de grand-mère.»

Sur la banquette, comme à confesse, elle se souvient que l’humoriste Massimo Rocchi lui a lancé: «Tu n’es qu’au début, c’est maintenant que ça commence.» Mais il faut aller répéter, Eugénie, non? Elle file à pas de mésange, son sac à réglisse sur le dos, clopin-clopant comme une demoiselle de Prévert. Mais sous les feux de Bienvenue, quand la voix de Gloria Gaynor chavire l’âme et tout le reste, elle a un diable au corps. Sa joie est la vôtre: ainsi ensorcellent les Salomé punk.


Bio express

1984: Eugénie Rebetez naît à Genève.

2007: Elle rencontre son compagnon, l’acrobate Martin Zimmermann.

2010: Elle signe «Gina», premier solo, premier succès.

2016: Elle est mère d’un petit garçon.


Bienvenue, Genève, Salle des Eaux-Vives, jusqu’au di 11 nov., rens. https://adc-geneve.ch; puis tournée suisse, rens. www.eugenierebetez.com

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