carnet noir

Eva Aeppli rejoint Jean Tinguely

La première femme de l’artiste des machines est décédée hier. Créatrice funèbre et engagée, elle avait fêté ses 90 ans

Eva Aeppli rejoint Jean Tinguely

Carnet noir La première femme de l’artiste des machines est décédée hier. Créatrice funèbre et engagée, elle avait fêté ses 90 ans

«Dans sa sphère privée, qu’elle défend avec virulence presque, elle vit reculée, en compagnie des étoiles, des fleurs, de quelques animaux et de rares individus», écrivait en 1985 Daniel Spoerri à propos de son amie Eva Aeppli. Nul doute que cette artiste fascinée par la mort, qu’elle évoqua notamment dans de singulières sculptures en tissu (et par la suite en bronze), aura retrouvé fleurs et étoiles dans le jardin de cette figure convoitée, la Mort, venue à sa rencontre. Décédée hier, Eva Aeppli venait de fête son 90e anniversaire. Née à Zofingen, depuis longtemps domiciliée dans le nord de la France, elle avait été l’épouse de Jean Tinguely, une épouse à la fois en étroite symbiose et elle-même dédiée à sa propre pratique.

Pratique originale

Une pratique certainement originale, entre poésie funèbre et danse, mysticisme et goût pour les matières. Beaucoup ont évoqué la femme et son œuvre, avec les mots de la poésie justement, et une forte admiration. Tel Eric Leraille au moment d’une exposition au Kunstmuseum de Soleure en 1994: «Le grand amour d’Eva Aeppli c’est l’homme, hélas. Déchiré, assassiné, éphémère dans son habit de soie, tremblant dans son squelette en coton, l’âme désarticulée et meurtrie. […] Mais le grand amour d’Eva Aeppli c’est l’homme, enfin. Cicatrisé, ressuscité, illuminé, éternel dans sa quête.»

Contemporaine de Jean Tinguely, avec qui elle a eu une fille, Miriam Tinguely, elle aussi une artiste délicate, la créatrice avait trouvé dans ces grandes poupées d’hommes et de femmes, aux yeux scellés, ou vides, une manière de signature.

Astrologie, religion, psychanalyse, engagement humanitaire, l’artiste témoignait d’une curiosité ouverte, dont son travail porte l’empreinte. On lui doit également une riche documentation sur l’effervescence autour du noyau qu’elle-même constituait avec Jean Tinguely, et ces comparses qu’ont été Bernhard Luginbühl, Daniel Spoerri ou Niki de Saint Phalle, ainsi que Jean-Pierre Raynaud, évoqués dans des «Livres de vie» successifs, cartables fournis, riches de collages, photographies, correspondance, dessins et poèmes, exposés en 2006 au Musée Tinguely de Bâle.

Clowns tristes

Depuis 2012, son œuvre est répertoriée en ligne. L’index créé par Susanne Gyger a été publié par l’Institut suisse pour l’étude de l’art (ISEA) à Zurich.

Tableaux brodés, dessins raides et pathétiques de clowns tristes, pièces animées à quatre mains notamment avec Tinguely, groupes aux allures de scène de théâtre, et ces sculptures couturées, transmuées dans un bronze doré, forment une œuvre qui, pour théâtrale qu’elle soit, reste profondément intime et même pudique.

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