Cinéma

«Eva»: la femme vénale et le pantin

Un auteur dramatique en panne cherche l’inspiration auprès d’une prostituée de luxe et se damne dans un film noir indiscutablement raté

La séquence d’ouverture promet beaucoup. Bertrand Valade (Gaspard Ulliel) arrive tardivement chez un patient, un auteur dramatique anglais amateur de whisky. Quand celui-ci lui demande de se déshabiller et de le rejoindre dans la baignoire, on comprend que le jeune homme ne travaille pas pour le centre médico-social, mais qu’il se prostitue. Sur ce, le vieux client meurt de mort naturelle. Bertrand fait main basse sur quelques objets de valeur ainsi que sur Mot de passe, le manuscrit juste achevé d’une nouvelle pièce, puis disparaît dans la nuit. Que va-t-il faire de son butin?

Une pièce à succès dont la seconde séquence donne à voir la standing ovation, et aussitôt on cesse de croire à cette histoire cousue de gros fil. Fiancé à une nunuche blonde, talonné par son éditeur (Richard Berry), Bertrand est un odieux petit parvenu qui joue les grands artistes. En panne d’inspiration, comme de bien entendu, il est incapable d’écrire la première ligne d’une seconde pièce.

Au-delà des défauts intrinsèques du film, on peut se demander si la matière originelle, datant de 1945, n’a pas pris un coup de vieux

Sa fiancée lui propose d’aller se ressourcer dans le luxueux chalet de ses parents à Annecy. Bertrand a la surprise de trouver les lieux occupés: une voluptueuse courtisane (Isabelle Huppert) et son micheton y sont entrés par effraction. Elle se prélasse dans un bain de mousse et assomme Bertrand. Un sparadrap sur le crâne, il retrouve la belle Eva quelques jours plus tard, au casino. Il devient son client avec une idée géniale derrière la tête: s’inspirer d’elle pour écrire sa pièce. Evidemment, il ne suffit pas de mettre sur le papier des propos anodins pour construire un arc dramatique. Sans surprise, il tombe amoureux de sa muse et se damne.

Roman noir

Eva sort d’un roman de James Hadley Chase, qui a inspiré un premier film à Joseph Losey, en 1962, avec Jeanne Moreau. Auteur inégal (La Désenchantée, Sade, Les Adieux à la reine, Journal d’une femme de chambre…), Benoît Jacquot l’adapte à son tour et rate son coup. A force de vouloir prouver son immarcescible juvénilité, Isabelle Huppert, le visage inexpressif, est désincarnée, et Gaspard Ulliel tout à fait inconsistant. Les personnages secondaires sont non avenus. Le film multiplie jusqu’à épuisement les trajets Paris-Annecy et commet des erreurs de débutant comme ces voitures de police et de pompiers qui descendent la route, comme si la caserne des pompiers d’Annecy se trouvait au sommet de la montagne…

Au-delà des défauts intrinsèques du film, on peut se demander si la matière originelle, datant de 1945, n’a pas pris un coup de vieux: le déterminisme du roman noir convoquant écrivains maudits carburant au scotch et belles vénales vénéneuses appartient à une époque de limousines et de chapeaux mous bien révolue.


Eva, de Benoît Jacquot (2018), avec Isabelle Huppert, Gaspard Ulliel, Julia Roy, Richard Berry, Marc Barbé, 1h40.

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