rock

Evelinn Trouble, sur un ton impulsif

La chanteuse zurichoise abandonne son songwriting fragile et corse le propos avec un deuxième album au rock corrosif. Son apprentissage n’est pas achevé

Genre: Rock
Qui ? Evelinn Trouble
Titre: Television Religion
Chez qui ? (Chop Records/Phonag)

Les petits cercles de l’industrie du disque helvétique lui ont souvent reproché son errance. Le parcours d’Evelinn Trouble s’apparente, il est vrai, à un précis de l’instabilité, ce qui n’est pas de nature à rassurer les «décideurs» du secteur lorsqu’il s’agit de franchir les portes des studios d’enregistrement. Les remises en question, les changements de cap parfois radicaux de la chanteuse lui ont conféré le statut encombrant d’électron libre et de forte tête de la scène nationale. Alors serait-elle ingérable, voire dangereusement imprévisible, Evelinn? Peut-être. Son deuxième album, Television Religion, pourrait en tout cas donner des arguments à ces voix tant il paraît prolonger les tâtonnements et croiser des pistes éloignées.

De ces douze nouvelles chansons on retiendra la toile de fond, qui révèle une volonté évidente de s’éloigner du registre initial, aperçu dans le liminaire Evelinn Trouble’s Arbitrary Act. Le songwriting sobre et ciselé des débuts laisse ici la place à un propos corsé, aux connotations rock abrasives et acides. Le talent et l’immense potentiel de la chanteuse sont toujours là et confirment les avis flatteurs qu’elle avait suscités il y a plus de deux ans, quand ses premières chansons trouvaient enfin un distributeur solide en Suisse.

Evelinn Trouble, on s’en souvient, est partie de presque rien: de quelques maquettes transformées en 2006 en travail final de maturité artistique. Sur ces petites productions domestiques, elle a bâti son début de carrière, ses liens avec la scène zurichoise et avec Sophie Hunger en particulier, en accompagnant un temps l’aînée sur les scènes. La parenthèse courte au sein de la formation post-grunge Lorry a affiné des arguments qu’on retrouve en partie aujourd’hui. Accompagnée par le bassiste Flo Götte, par une boîte à rythmes et par des synthés analogiques, la chanteuse a élu domicile chez les Bernois de Chop Records, où elle fait étalage de son tempérament bouillonnant. Television Religion débute ainsi sans détour, sur un fond ­stoner et d’une voix qui rappellera la PJ Harvey de Dry. Les traces de cette veine magmatique se prolongent ailleurs, dans «Nothing» et «My Lies», notamment. Cette esthétique maîtrisée mais si peu novatrice laisse dubitatif. Sentiment qui s’épaissit dans «Warface», qui paraît singer maladroitement les recettes des Kills.

Les fulgurances de l’album sont ailleurs, dans ces rares plages où la chanteuse renoue avec les tonalités intimistes. Sur «Waste», ancienne chanson retravaillée avec des bouts de ficelle électro, on redécouvre ainsi l’artiste qui a su dire beaucoup avec des moyens asséchés. Plus loin, «I Was a Lover» dévoile une voix étonnante, ronde et chaude. On mettra encore, parmi les passages notables, la mélancolique «So Long», entièrement portée par un clavier brumeux et un chant en retrait.

Les points d’orgue et les chutes de Television Religion illustrent finalement tout ce qui sépare le talent du génie. Et l’évidence s’impose: l’inconstante Evelinn Trouble n’a pas encore atteint le second statut.

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