Culture

Evelyne Didi, lionne dans l'arène

L'actrice française, magnifique d'humilité, prête sa crinière et sa voix à «Essaim», premier texte théâtral et acte de foi politique du philosophe italien Toni Negri, à entendre au Théâtre de Vidy à Lausanne.

De dos et de loin, Evelyne Didi est l'adolescence même, avec ses bottes fuselées noires à hauteur de genoux, son art mutin de fendre la foule un soir de première au Théâtre de Vidy à Lausanne. De près et de face, l'actrice française, seule en scène dans Essaim, acte de foi philosophique signé Toni Negri, est le printemps personnifié, avec sa crinière or pâle, où s'égarent quelques plumes, vestiges du spectacle monté par Barbara Nicolier. Pas de doute: Evelyne Didi, 54 ans, compagne de l'acteur André Wilms, est dotée d'une jeunesse féroce. «Je viens de Djerba en Tunisie par mon père, nous sommes des optimistes enragés», raconte celle qui est née à Saint-Etienne, ville de ferveur ouvrière.

Evelyne Didi, tragédienne sidérante sous les ordres de Matthias Langhoff dans Femmes de Troie par exemple à la Comédie de Genève en 1997, a du sang nomade. Des fractures familiales qui invitent au mouvement. Et des bonheurs d'enfance qui prédisposent à la clarté. Aux éclats tendres de révolte surtout. Sa famille: un père peintre proche du mouvement Cobra, réseau d'artistes né après la guerre qui croit aux vertus du partage en bande; une mère polonaise émigrée en France dans les années 20, germaniste que les pogroms ont chassée de son pays; un frère philosophe réputé, Georges Didi-Huberman, qui aime suivre les élans théâtraux de sa grande sœur.

Au Théâtre de Vidy, Evelyne Didi traverse les tentations d'hier et d'aujourd'hui dans cet Essaim, premier texte dramatique de Toni Negri. Elle ne joue pas, d'ailleurs, affirme-t-elle. Elle prête passage à la prose jamais défaitiste d'un penseur au travail, proche de l'extrême gauche dans les années 70, condamné à la prison pour «insurrection armée contre l'Etat italien.» Elle se qualifierait peut-être de «citoyenne», si le terme avait encore de la chair. On la dira «résistante», parce que lorsqu'elle offre ce mot au public, on se sent soudain plus fort avec elle.

Un raccourci ici: Evelyne Didi est irréductiblement résistante, roseau sauvage dressé contre le vent. Sur la scène politique d'abord. «En 68, j'étais membre des comités d'action dans mon lycée. Nous étions marqués par ceux qui avaient résisté aux nazis, nous souffrions de ne pas avoir été à leurs côtés pendant la guerre, alors nous reprenions le flambeau à notre manière.» Evelyne ralliera bientôt le Parti communiste, y fraternisera avec les opposants espagnols à Franco. «Puis j'ai laissé tomber le parti, évidemment», lance-t-elle, dégagée. «Evidemment?» «Mais oui, nous avons été trahis.»

Résistante, Evelyne Didi l'est aussi lorsqu'il s'agit de faire naître à Annecy en 1972 le Théâtre Eclaté, une adresse qui compte dans les mémoires, avec Alain Françon, André Marcon et Christiane Cohendy, bâtisseurs sans concession. L'actrice se rappelle: «Nous étions engagés, nous nous souvenions du maître Jean Dasté, qui nous avait appris à Saint-Etienne à installer les tréteaux dans les quartiers populaires. Notre travail était différent, mais il y avait un peu de cet esprit.»

Evelyne Didi serait aussi adepte des écarts. La bande d'urgence sur une bicyclette plutôt que l'autoroute bouchonnée. Vulnérable certes, mais sans pitié pour ses blessures. Pas le temps pour cela. Pour mieux voir, elle se choisit des colosses de la scène, germaniques de préférence. Klaus Michael Grüber par exemple, l'efflanqué rêveur de la scène allemande, pour lequel elle joue Faust-Salpêtrière, trois heures qui font parler les passionnés jusqu'à l'aube au moins. Elle y croise d'ailleurs un ex-maoïste, André Wilms, qui deviendra plus tard son amoureux attitré. Elle se passionne aussi pour Heiner Müller, auteur qui détraque les grandes machineries mythologiques pour mieux leur faire cracher leurs secrets. Elle suivra surtout Matthias Langhoff, qui lui fera connaître la foudre un soir de folie dans un amphithéâtre grec: elle joue Les Bacchantes d'Euripide et 3500 spectateurs, furieux de ne plus reconnaître leur classique, hurlent: «Dehors, la Française!»

«S'il n'y avait pas Langhoff et Grüber, on ne penserait plus, on serait foutu», affirme-t-elle. Elle aime penser, Evelyne Didi. Dans l'appartement romain de Toni Negri, en mars, elle a lu mot à mot Essaim. Et elle fait subir, d'une question à l'autre, un grand examen au philosophe, avant de se laisser clouer par cette histoire: «Il m'a raconté qu'un jour, en prison, les gardiens ont frappé à la tête les détenus. Ils avaient des matraques, tous les prisonniers avaient les mains sur la tête, sauf Toni qui protégeait ses lunettes. On lui a défoncé le crâne.»

Une certitude ici en forme de conclusion provisoire: Evelyne Didi ne succombera jamais au fatalisme, fût-il de façade, comme celui d'André Wilms qui martèle, se rappelant les espérances des années 70: «On a perdu.» Evelyne riposte: «J'aime penser comme Walter Benjamin que la révolution s'épuise dans son geste même. Ce qui signifie qu'on peut tout recommencer, toujours.» De dos, cette adolescente s'éloigne. C'est Jocaste et Antigone qui fuguent. Elle est très belle, Evelyne Didi, de près et de loin.

Essaim, Lausanne, Théâtre de Vidy, salle de répétition, jusqu'au 13 juin.

(Loc. 021/619 45 45).

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