A 43 ans, Evgeny Kissin n’a rien perdu de sa superbe. Le pianiste russe donnait un récital, vendredi soir au Victoria Hall de Genève, où il a déployé ses qualités d’architecte et une beauté de sonorité qu’on n’a pas toujours entendue dans son jeu. Le programme illustrait différentes facettes de son art appris au contact de sa mère pianiste (présente dans la salle vendredi) et de son professeur, Anna Pavlovna Kantor.

D’emblée, Evgeny Kissin adopte un tempo qui va de l’avant dans la Sonate «Waldstein» de Beethoven. La main gauche (aux accords martelés «staccato») agit comme une force de propulsion. Les traits sont d’une agilité lumineuse à la main droite, aux aigus scintillants et aériens. Cette délicatesse n’a pas toujours été le fort du pianiste, que l’on a connu parfois trop carré dans Beethoven. Le mouvement central a quelque chose d’un peu marmoréen, avant l’énoncé du grand thème «cantabile» dans le «Rondo» final, joué de manière étale et lumineuse (très bel usage de la pédale), comme si des rayons de lumière perçaient à travers un léger voile de nuages. A nouveau, Kissin ne force rien et agence les constrates avec naturel. Une lecture moins métaphysique que celle d’un Nicholas Angelich, mais d’une clarté d’articulation admirable.

Le pianiste russe tire le maximum de la «Sonate No4» de Prokofiev, d’une veine plus secrète et intimiste que la «7e Sonate», pleine de trouvailles (le contrepoint!), qu’il magnifie de sa science des timbres. Surtout, il confère une unité à l’œuvre, entre inquiétude sourde et humour «haydnien», comme dans le mouvement final.

Les «Nocturnes» et «Mazurkas» de Chopin interprétés en seconde partie se distinguent par l’art du «legato». Evgeny Kissin développe des lignes «cantabile» à la main droite (c’est à peine s’il s’appesantit à deux ou trois passages) tout en marquant la progression harmonique dans la main gauche. A nouveau, il ne s’épanche pas exagérément comme on a pu l’entendre parfois, recherchant la pureté du trait, avec une belle palette de coloris. La «Rhapsodie hongroise No 15» de Liszt - au «tempo giusto» - est abordée avec chic et tempérament, sans basculer dans un numéro de cirque. La «Valse Opus 69 No2» de Chopin, jouée en bis, dégage le même charme. Preuve que lorsqu’il ne cherche rien à prouver, Kissin est au sommet.